Le peintre catalan Antoni Tàpies (1923-2012) vient de mourir à Barcelone. Il avait 88 ans. Les hommages qui se succèdent le qualifient déjà de «géant du XXe siècle», et de «plus grand peintre espagnol depuis Picasso». Cette célébrité n’est pas une reconnaissance tardive. Il était révéré dans son pays. Le roi Juan Carlos l’a élevé en 2010 au titre héréditaire de Marquis. Sa fondation catalane et la plupart des grands musées dans le monde entier où ses œuvres sont largement représentées assurent sa postérité depuis de nombreuses années.

Antoni Tàpies fait partie des artistes qui sont inscrits depuis si longtemps dans l’histoire de l’art moderne et contemporain qu’il semblait résider hors du temps. Vivant? Déjà mort? Eternel? Il est difficile de se représenter ce qu’il était il y a plus d’un demi-siècle pour les amateurs de peinture, comment étaient accueillies ses œuvres, quelles polémiques elles suscitaient. A la fin des années 1950 et au début des années 1960, Antoni Tàpies était regardé avec autant de méfiance, voire de défiance, que Damien Hirst ou Jeff Koons, des artistes sans doute moins doués que lui pour la peinture, mais doués comme lui pour provoquer des réactions épidermiques parfois enthousiastes et souvent haineuses.

Ses immenses toiles recouvertes d’une couche sablonneuse épaisse traversée par des lignes ressemblant à des cicatrices, ses croix, ses graffitis jetés comme à la hâte, et ses couleurs, entre la chaleur lumineuse des terres et l’obscurité des marrons, des pourpres ou des noirs, tout cela était violent, comme ce qui attire ou comme ce qui repousse. La peau avant la pensée. Ensuite, il faut savoir, ou s’en tenir à la peau ou commencer à penser. Après un tel coup de poing, difficile! Il y avait donc les pour et les contre.

Tàpies n’est pas né peintre. Il grandit dans une famille cultivée de Barcelone. Son père est avocat. Sa mère vient d’une famille d’éditeurs et de marchands de livres rares. Il dessine. Mais il commence des études de droit. Un événement va changer le cours de sa vie. Il tombe gravement malade au début des années 1940. Il passe sans cesse de l’université à la chambre et de la chambre à l’université. En 1942-1943, il entre en convalescence dans un sanatorium. Il lit énormément, de Nietzsche à Proust, de Spengler à Gide… Il s’intéresse à la musique, au romantisme. Et décide de devenir peintre.

Raconté ainsi, comme dans une biographie en ligne, ce moment décisif dans l’existence de Tàpies devient anecdotique. Ni la lecture de Nietzsche, ni le goût de la musique, ni les penchants pour le romantisme, ni la souffrance du corps ne suffisent à expliquer pourquoi il deviendra un peintre sans concessions, pourquoi il s’appropriera de nouveaux matériaux, la poudre de marbre, le sable, le bois, le tissu, la paille, pour finalement intégrer des objets à ses tableaux. Pourquoi il n’acceptera jamais de passer sous les fourches Caudines du régime franquiste et symbolisera une forme de résistance, dans l’art et dans la vie publique quand il mettra sa notoriété au service des démocrates. Ni comment il est devenu l’un des principaux représentants d’une peinture précipitée vers l’avenir, d’une vision progressiste de l’art dressée contre le conformisme dans son pays et contre le réalisme prôné par les communistes après la deuxième guerre mondiale.

Les années 1940-1943 ne sont pas une période de souffrance physique et morale que pour Antoni Tàpies. L’Europe est en guerre. L’Espagne est en paix. Quelle paix! Les troupes rebelles du général Franco ont fait tomber le gouvernement légal de la République espagnole après trois ans d’une guerre civile cruelle qui a permis aux nazis de préparer le deuxième conflit mondial. Barcelone et la Catalogne ont été la dernière prise franquiste. Les familles paternelle et maternelle d’Antoni Tàpies faisaient partie des indépendantistes républicains. Ils sont du côté des perdants. La maladie du jeune homme rencontre la maladie d’un pays. Tàpies se relèvera contre l’une comme contre l’autre. Il deviendra peintre.

Il est d’abord influencé par les surréalistes ou par Paul Klee… Il voue naturellement une admiration immense à Picasso qu’il rencontre au début des années 1950. Picasso, pour tout peintre espagnol, pour tout peintre catalan, c’est la mesure donc la démesure. Impossible de s’accepter petit et discret. Impossible d’être peintre dans son coin, hors du combat artistique et du combat tout court. Dès les années 1950, Antoni Tàpies participe aux débats qui déchirent le monde artistique. Il est du côté des abstraits. Il rencontre un critique français, l’un des théoriciens les plus féconds de cette période, Michel Tapié, qui inventera la notion d’art informel pour qualifier les peintres non figuratifs qui s’opposent aux rigueurs et à la froideur des calculs géométriques, et qui raillent les réalistes traînant derrière l’histoire alors qu’ils croient la faire.

Antoni Tàpies est un autodidacte. Ce n’est pas une exception, c’est une disposition. Il n’a pas appris avant de devenir peintre. Il ne sait pas avant d’agir. Chaque œuvre est une expérience qu’il rend visible. La toile est un support, pas une page blanche. Elle est une matière où va s’inscrire la trace de l’existence, c’est-à-dire de l’action. Et elle en prend note. Des croix (ces croix détestées de l’intégrisme catholique d’Espagne, ces croix qui biffent et qui ferment mais qui, tout de même, disent un espoir), des mots, des fentes et des creux… Puis, plus tard, dès les années 60, des restes qui viennent du dehors, des objets trouvés.

En Suisse, il était possible de recevoir le choc de cet art dès les années 1950. Antoni Tàpies a entretenu une relation particulière avec notre pays, représenté par des galeries, estimé par beaucoup d’amateurs et de collectionneurs. Sa première rétrospective dans un musée a lieu en 1962. Elle passe à Hanovre, à la Fondation Guggenheim de New York. Et au Kunst­haus de Zurich. La même année, Tàpies réalise une fresque murale de plus de 16 mètres de long dans la bibliothèque de la Haute Ecole de commerce de Saint-Gall. En 1967 le Kunstmuseum de Saint-Gall lui consacre aussi une rétrospective. En 1968 il exécute trois grandes peintures à l’encre de Chine sur des toiles cousues pour le Couvent des capucins de Sion que construit l’architecte Mirco Ravanne. Et en 1973, il a enfin une rétrospective en Suisse romande, au Musée Rath de Genève.

Cette peinture qui fait de la surface un lieu habité et dont Tàpies a été l’un des acteurs fulgurants n’est pas aujourd’hui le nec plus ultra de l’art. Tàpies n’a pourtant jamais été décroché. Son œuvre est un moment de l’histoire de l’art au XXe siècle qui mérite d’être revu et d’être reconnu pour ce qu’il a été, une rupture qui supporte à son avantage la comparaison avec les ruptures de ces vingt dernières années.