Beaux-arts

«La forte identité esthétique de la ville ouvre de multiples possibilités»

Ancien conservateur-adjoint au Mamco de Genève, David Lemaire a repris la direction du Musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds, où il succède à Lada Umstätter. Entretien

Après avoir œuvré cinq années en tant que conservateur adjoint au Mamco de Genève, David Lemaire a été nommé fin 2017 à la direction du Musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds, où il succède à Lada Umstätter. Rencontre, au moment où l’institution vernit l’exposition Nouvelle Objectivité en Suisse, consacrée au volet helvétique d’un mouvement artistique apparu en Allemagne à l’issue de la Première Guerre mondiale.

Le Temps: La fondation du Musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds remonte à 1864, date à laquelle la Société d’amis des arts qui a œuvré à la création du musée a été fondée. Qu’en est-il l’histoire récente du musée, dans une ville qui a été marquée notamment par la crise de l’industrie horlogère?

David Lemaire: Nommé en 1943, Paul Seylaz a dirigé le musée pendant près de quarante ans. Il l’a orienté vers l’histoire de l’abstraction, notamment italienne et espagnole. Lui succède très brièvement Catherine Renaud, puis Edmond Charrière. Bénéficiant de moyens alors réduits, il consacre une part importante de sa programmation aux artistes suisses. Les liens qu’il entretient avec eux déboucheront sur le don, en 2007, de la collection d’Olivier Mosset, cent cinquante œuvres qui représentent un panorama de l’art contemporain international depuis les années 1970. Mais le fonds le plus prestigieux reste celui légué par Madeleine Junod en 1986: une trentaine de tableaux des maîtres des avant-gardes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Le musée a ensuite été dirigé par Lada Umstätter qui a organisé d’ambitieuses expositions – Le Corbusier, Cendrars, le design soviétique… et effectué un travail de fond pour améliorer les infrastructures et former les équipes.

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– Vous êtes entré en fonction le 1er janvier. Quelles sont les priorités pour l’année à venir?

– Cette année ouvre une période de transition: ce 10 mars commence une grande exposition que je n’ai pas programmée, mais que j’ai adaptée au contexte chaux-de-fonnier et accrochée. Nous fermerons ensuite le musée pour conclure de nécessaires travaux de rénovation interrompus il y a deux ans par la crise financière qui a frappé la Ville. Ces quelques mois seront mis à profit pour récoler la collection, améliorer les dépôts, bref pour consolider les outils de travail du musée. Nous allons aussi accueillir la collection de l’architecte Erwin Oberwiler, décédé l’an dernier. Nous prendrons donc le temps de l’inventorier et de constituer, en collaboration d’ailleurs avec le Mamco, un fonds à sa mémoire.

– Il est trop tôt pour évoquer des projets d’exposition. Mais quelles sont vos ambitions pour le musée?

– Mon désir serait de faire dialoguer, trois fois par an, deux ou trois artistes d’âge et contexte géographique différents autour d’une thématique commune. La forte identité esthétique de la ville – son urbanisme en damier, sa richesse décorative, son histoire ouvrière – offre de multiples possibilités pour inviter des artistes à penser des projets spécifiques. J’espère d’ailleurs parvenir à mettre en place un système de résidences et d’ateliers qui pourrait permettre un accueil sur une longue durée de certains artistes exposés.

– Votre thèse portait sur les peintures religieuses de Delacroix. Vous avez également enseigné l’histoire de l’art moderne et contemporain et écrit sur des artistes comme Alain Huck, Arroyo ou Télémaque. Quelle place vos recherches trouveront-elles dans la programmation du musée?

– C’est surtout mon bagage de dix-neuviémiste qui me sera utile pour travailler sur les collections. Sur le plan régional, la succession des avant-gardes se rejoue, mais selon une chronologie beaucoup plus anarchique que dans des centres tels que Paris ou Munich. Il y a une histoire parallèle à écrire extrêmement intéressante parce que ses acteurs étaient avertis des nouveautés stylistiques, mais qu’ils les accueillaient avec une certaine distance, dans tous les sens du terme.

– La Biennale d’art contemporain, ouverte aux artistes ayant un lien privilégié avec le canton de Neuchâtel, a démarré fin 2017. Quelle place souhaitez-vous donner à la scène locale?

– Je préfère parler de scène régionale. La Chaux-de-Fonds est trop petite pour avoir une scène propre – même si, notamment grâce au QG, le centre d’art contemporain, beaucoup de choses s’y passent. Pour moi, montrer le travail d’artistes qui vivent à Bienne, à Berne, à Besançon ou à Lausanne et à Genève, c’est faire vivre la scène régionale. Ceci d’autant plus que, le canton de Neuchâtel n’ayant pas d’école d’art de niveau HES, ses artistes sont obligés d’aller se former ailleurs et ne reviennent pas toujours. Même si ce musée a d’abord une vocation patrimoniale, j’estime qu’il a un rôle important à jouer dans l’animation de cette scène et nous verrons donc probablement beaucoup d’artistes régionaux occuper nos cimaises.

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– L’époque est aux fondations privées et aux grands musées qui égrènent leur marque dans des institutions dérivées aux quatre coins du globe. Dans ce contexte, comment envisagez-vous le rôle d’un musée municipal?

– La décentralisation et le fait d’être une institution publique offrent le privilège de l’indépendance. Paradoxalement, la modestie financière aussi. Un musée tel que celui-ci n’a ni les moyens, ni la pression de devoir suivre les grandes modes culturelles du moment. Nous devrons donc déplacer notre regard vers d’autres propositions, et choisir celles le plus en adéquation avec l’élaboration d’un propos artistique cohérent. Dans une telle perspective, le musée peut se révéler un outil terriblement efficace; il offre d’excellentes conditions d’exposition, une proximité avec une collection d’œuvres prestigieuses, un encadrement par des professionnels de haut niveau, un bâtiment exceptionnel.

Par ailleurs, l’histoire même du musée et de son enracinement municipal offre un rôle très stimulant où se couler: voulu à l’origine comme institution pédagogique, il reste aujourd’hui très visité par un public qui cherche moins à être diverti qu’à aiguiser son regard. Cela se vendrait assez mal aux quatre coins du globe, c’est pour ça qu’il faut venir à La Chaux-de-Fonds.


«Nouvelle Objectivité en Suisse», Musées des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, jusqu’au 27 mai. Vernissage samedi 10 mars à 17 heures 

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