Jonathan Lethem. Forteresse de solitude. Trad. d'A. Carasso et S. Roques. L'Olivier, 678 p.

Trente ans d'une vie. Trente ans d'une ville, d'une époque, d'un monde truffé de références musicales, de signes d'appartenance, d'imitations, d'apprentissages. Un roman sur l'enfance, sur cette enfance qui, quoi que l'on fasse, ne vous quitte jamais tout à fait, qui vous côtoie toute la vie dans la même mesure où elle vous a façonné.

Dylan (en hommage à Bob, évidemment) a tout juste 5 ans lorsque sa mère, hippie idéaliste, décide que la famille s'établira à Brooklyn. Il n'y a pas d'autres enfants blancs à l'époque dans cette partie de New York, ou alors seulement sous la forme d'éphémères anges blonds translucides, en patins à roulettes. Dylan doit tout apprendre dans la rue où l'envoie sa mère. A son corps défendant, il est dépêché en première ligne, tel le pion d'un grand idéal, tel le fantassin d'une guerre romantique qui le dépasse. Il faut qu'il se débrouille.

Mais Dylan n'a pas d'armes, n'entend rien aux règles qui régissent le quartier. Limité, forcément limité: il apprend à comprendre que ces sobriquets par lesquels on l'appelle - Dillinger, Dill, D - s'adressent bien à lui. Il apprend à faire semblant de connaître le sens des mots qu'il entend pour la première fois. Il apprend à camoufler la moindre marque de contentement «qui équivalait à pisser dans son froc»: «Dylan savait masquer tout soulagement honteux.» Il apprend, surtout, que tout autour de lui ses petits camarades font pareil, qu'ils soient Noirs ou Blancs. Il apprend.

Pour ce faire, il aura vite un guide: Mingus, un jeune Noir qui vient habiter à deux pas de chez lui. Le père de Mingus est une star de la soul music, déjà sur le déclin, qui a placardé ses disques d'or sur les murs du salon et qui cache ses tablettes de haschich dans le congélateur. Entre les deux enfants s'installe une amitié qui surmontera tout. Elle a la couleur des séries de «comics» saturées de super-héros que l'on chaparde chez le kiosquier avant de les entasser sous le lit. Elle a aussi une bande-son continue, où se succèdent tous les tubes de la musique noire américaine, les Jackson Five, les Sugarhill Gang.

Qu'est-ce que l'identité, sinon cet entrelacs de références communes, de moments partagés, de sens dégagés de la moindre anecdote, de la moindre inflexion de voix dans une chanson répétée à l'infini sur un pick-up? Le destin des deux enfants diverge pourtant. Presque malgré lui, Dylan est accepté dans une bonne école, où il ira retrouver une majorité d'élèves blancs. Il se fera punk, un temps, écoutera les Clash et les Talking Heads, tandis que dans sa rue les ravages du crack s'ajoutent à ceux de la discrimination. Mingus stagne, et s'enfonce. Dylan s'éloigne, vit sa vie, mais revient toujours.

L'évocation de cette enfance suffirait. Avec la minutie délicieuse qu'il met à décrire ses obstacles intérieurs, ses obsessions futiles, ses désarrois et ses réussites, Jonathan Lethem (connu surtout en français pour son livre Alice est montée sur la table, L'Olivier 2000) aurait déjà rempli son contrat. Mais il va plus loin, comme Dylan. Car, devenu critique musical spécialisé dans la musique noire (merci Mingus!), le Blanc de Brooklyn n'en a pas fini avec son enfance. A sa fiancée, certes métisse mais qui «faisait du poney» lorsque lui passait des heures dans la rue à dessiner des milliers de tags, il essaie d'expliquer: «Mon enfance est la seule partie de ma vie qui ne soit pas... submergée par mon enfance.»

Brooklyn a changé, comme le monde. La vieille artère latino, ancien repaire des Portoricains, n'est plus qu'un alignement de restaurants chics et de boutiques élégantes. Dean Street, la rue de Dylan et de Mingus, «s'est convertie en promenade huppée», comme tente de l'expliquer à Dylan son père, artiste parqué dans une impasse de l'avant-garde, seul rescapé de la famille après que la mère a mis les voiles en renonçant à ses idéaux hippies. Tout a changé, et plus rien n'a d'importance de ce qui était avant si déterminant. Même Aeroman, le super-héros justicier forgé par les deux enfants, a fini par perdre ses pouvoirs. L'entrée dans l'âge adulte n'est rien d'autre qu'un traumatisme.