Cinéma

«Fortuna», une aventure humaine

Le photographe et cinéaste lausannois Germinal Roaux a dévoilé son deuxième long-métrage dans le cadre de la Berlinale, qui lui a remis deux prix. Il y dirige la jeune comédienne éthiopienne Kidist Siyum Beza. Rencontre à l’issue de la première mondiale

Fortuna, la protagoniste qui donne son nom au deuxième long-métrage de Germinal Roaux, a 14 ans. Elle se retrouve comme réfugiée en Suisse et cherche ses parents. Cette requérante d’asile mineure non accompagnée est hébergée par les chanoines de l’Hospice du Simplon, où se déroule l’essentiel de l’action. Dans le cadre de la Berlinale, où le film a été sélectionné dans la section «Generation», dédiée à l’enfance, Le Temps a assisté dimanche dernier à la première mondiale de ce long-métrage dans une des plus grandes salles de cinéma de la ville, le Zoo Palast. Avant que «Fortuna» ne se voit remettre deux prix vendredi: L'Ours de Cristal pour le meilleur film ainsi que Le grand Prix du Jury international de Generation 14plus.

Les Berlinois sont venus en foule découvrir le film et voir Bruno Ganz, qui interprète un chanoine. L’acteur suisse est très connu en Allemagne, où il jouit d’une énorme popularité, grâce notamment au mythique Les Ailes du désir, réalisé en 1987 par Wim Wenders. En plus d’être tous les deux en noir et blanc (en grande partie, pour ce qui concerne Les Ailes du désir) et d’inviter à la méditation par un rythme lent, certains plans de Fortuna, qui sortira en Suisse le 11 avril, font directement référence à ce classique du cinéma allemand: dans une voiture, vu de dessus, un enfant a les yeux tournés vers le ciel, un autre plan rapproché montre une main de quelqu’un en train écrire…

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Le Temps: Comment vous sentez-vous après cette projection?

Germinal Roaux: C’est l’aboutissement de quatre ans de travail: écriture, recherche de fonds, tournage, montage. Il y a cette idée d’un accouchement, d’une certaine façon. J’offre ce film, qui est quelque chose d’intime, au public. La séance était en tout cas un moment très intense et émotionnel, j’avais les larmes aux yeux. C’était une aventure humaine avant tout. D’avoir cette présence est une grande reconnaissance car c’est un film qui est assez fragile quand même, c’est un cinéma d’auteur contemplatif. Ce sont des œuvres qui ne sont pas faciles d’abord à produire, puis à faire exister… C’est magnifique d’être à Berlin car ça va nous permettre de faire rayonner le film.

Kidist Siyum Beza: Pour moi, c’était la première fois que je voyais le film et aussi la première fois que je me voyais sur un écran si grand. A la fin, il y a eu une discussion sur scène avec Bruno Ganz, et cette situation m’a beaucoup intimidée.

Comment avez-vous trouvé la bonne actrice?

G. R.: J’ai d’abord cherché en Suisse la personne pour jouer le rôle de Fortuna. J’ai rapidement laissé tomber l’idée de travailler avec des requérants que j’avais rencontrés et interviewés durant la phase de recherche et d’écriture, car on touche à quelque chose de traumatisant et de trop personnel. J’ai alors organisé un casting à Paris, sans non plus trouver la bonne personne. Je viens du documentaire et ça m’intéresse d’avoir des acteurs qui sont proches des personnages pour travailler avec ce qu’ils sont. Puis une amie productrice m’a parlé de Kidist, qui avait fait une apparition dans Lamb, de Yared Zeleke, le premier film éthiopien en sélection officielle à Cannes. On est donc allé à Addis Abeba pour un casting. Et en la voyant, j’ai tout de suite su que c’était la bonne personne pour incarner Fortuna.

Kidist, quelles différences y a-t-il entre vous et le personnage de 14 ans que vous incarnez?

K. S. B.: Fortuna est une fille forte qui sait ce qu’elle veut et elle se bat pour cela. Je ne suis pas l’inverse, mais je ne me sens pas aussi forte qu’elle.

Quels sont vos projets pour la suite, vous avez imaginé suivre le chemin de Fortuna, vous avez déjà pensé à vivre en Europe?

K. S. B.: Non, c’est une question qui ne s’est jamais posée et c’est clair pour moi que je souhaite rester en Ethiopie. Je suis actuellement étudiante à l’école d’art d’Addis Abeba. Le film Fortuna m’a aussi donné envie de devenir réalisatrice pour aborder des questions sociales.

Vos impressions du tournage, et de la Suisse?

K. S. B.: C’est la première fois que je voyais de la neige… Il y a énormément de scènes dans la neige et ça, c’était un peu difficile pour moi, le climat au col du Simplon, à 2000 mètres au printemps. Sinon, l’engagement de l’équipe de tournage, le professionnalisme avec lequel elle a travaillé pour le film, m’a beaucoup impressionné.

Concernant les choix esthétiques du film, on est face à plusieurs éléments inhabituels: le noir et blanc, un format d’image carré et un rythme très lent, méditatif. Qu’est-ce qui justifiait ces choix?

G. R.: On est en montagne et le récit donne beaucoup d’importance à la religion. Ce format qui était présent dans les tout débuts du cinéma permet une certaine verticalité dans la composition de l’image. En ce qui concerne le rythme, durant la phase d’écriture, je voyais où j’aurais pu ajouter du suspense, je me rends bien compte où sont ces ficelles, mais est-ce qu’il faut tirer dessus? J’essaie de résister à cela, de me dire que l’important n’est pas de divertir. Mais en même temps, il faut quand même une narration… Je souhaite d’abord offrir une expérience émotionnelle de cinéma et de réflexion. On doit pouvoir entrer dans le film comme on entre en méditation. J’avais cette envie qu’on se laisse prendre par le lieu, par ces images.

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