«Répétitif», «monotone», «monocorde». Trois dames sont parties mercredi soir, à l'entracte de La Didone donné à l'Opéra de Lausanne, tellement elles n'en pouvaient plus. Fossile archéologique sorti des bas-fonds de l'histoire? Dans les dictionnaires, on nous explique que La Didone est le premier chef-d'œuvre de Francesco Cavalli, élève de Monteverdi qui lui succéda à Venise. Dès 1641, c'est lui qui est devenu le champion de l'opéra baroque dans ce bassin culturel. Et c'est lui qui a révolutionné le genre en imposant un rythme dansant à l'action théâtrale. Or La Didone est un cas à part. Prototype de la déclamation à l'antique, cet ouvrage a déclenché tout un débat mercredi soir – le même qui alimente celui de l'opéra contemporain. Sans airs véritables, peut-on faire de la musique?

Car c'est là le pari risqué de François-Xavier Hautville. Et comme pour faire monter les enchères, le directeur de l'Opéra de Lausanne a engagé un homme de théâtre qui signe sa première mise en scène à l'opéra. Pourquoi Eric Vigner? Parce qu'en France, il est connu pour intégrer la musique dans ses spectacles. L'année dernière, il mettait en scène L'Ecole des femmes de Molière, à la Comédie-Française de Paris. Du reste La Didone de Cavalli partage un trait commun avec cette pièce: l'action est quasiment nulle. Chez Molière, les protagonistes racontent des histoires que personne n'a vues: c'est à qui tissera la plus belle histoire. La Didone repose sur une légende rapportée par Virgile. Le héros Enée est un demi-dieu, dont le père est un mortel – Anchise – et la mère une déesse – Vénus.

Où est la frontière entre la fiction et la réalité? «Suis-je sur terre, aux enfers ou au paradis?», se demande Didon. Le livret, couché dans la langue superbe du Vénitien Francesco Busenello, cultive le paradoxe: Didon vient d'apprendre le départ d'Enée qui veut filer à l'anglaise en Italie, alors qu'elle lui a offert le royaume de Carthage. Du coup, son statut s'effondre: «Io Regina, io Didone/Nè Didon, nè Regina», soupire-t-elle. Pas d'action épique, donc. Mais plutôt des réflexions tissées autour d'événements qui ne sont là que pour déclencher des états d'âme. Les protagonistes sondent ces états d'âme. Ils disent: «Voilà ce que je ressens», mais ne les personnifient pas. Démarche d'autant plus moderne qu'aujourd'hui encore, La Didone apparaît comme un commentaire théâtral oscillant entre le parler et le chant. Un opéra qui tourne le dos à l'opéra, l'antithèse de La Tosca.

Ce style si particulier, si étranger à Puccini, on l'appelle recitar cantando. Ce sont des académiciens de Florence qui l'ont forgé, à la fin du XVIe siècle. L'idée était de reproduire une sorte de déclamation chantée, «à la manière des Anciens». La voix seule domine, accompagnée par une basse continue fine mais étoffée (clavecin, orgue, théorbe, violoncelle). Et c'est parce que ce style se rapproche tellement de la langue parlée qu'Eric Vigner fait débuter l'action avant même que les musiciens n'entament l'ouverture. Les protagonistes entrent par les coulisses, la scène est le prolongement de la fosse d'orchestre. Masqués, ils portent des costumes colorés. Or le sol est jonché d'hommes blessés, à demi dénudés.

Evidemment, il faut savoir que Venise a été ravagée par la peste. Les blessés de la guerre de Troie, au premier acte, font donc écho aux victimes de l'épidémie. La lumière blanche des néons évoque une morgue. Des tentures transparentes sont tendues à la mort de Créüse, l'épouse d'Enée, comme pour signifier un changement de rideau. Là encore, fiction et réalité se rejoignent, les frontières s'estompent. Eric Vigner brouille davantage les cartes, en attribuant les rôles de Créüse et de Didon à la même cantatrice. Enée tombe donc amoureux de la même femme. Parallèlement, Enée et Iarbas, le prétendant africain de Didon, se ressemblent tellement – blonds, grands, bien bâtis – qu'ils paraissent être une seule et même personne. Fiction ou réalité?

La démarche ne fait que prolonger celle du librettiste, qui tord le cou à la tradition en sauvant Didon. Iarbas l'empêche de se suicider, elle l'épouse en retour. «Happy» end tiré par les cheveux, que la mise en scène ne parvient pas à rendre crédible. Dommage, car pour le reste, Eric Vigner dispose ses personnages comme sur un échiquier remarquablement mobile, la Colombienne Juanita Lascarro (Créüse, Didon) imposant une présence scénique stupéfiante par son seul regard. Enée, lui, frappe par son physique de jeune premier à la Peter Pan, obéissant machinalement aux injonctions de sa mère Vénus. Topi Lehtipuu l'incarne avec force et sensibilité, face à un Iarbas (Ivan Ludlow) au timbre plus charnu. Christophe Rousset, qui dirige Les Talens Lyriques, donne une belle étoffe aux lamenti, véritables airs qui prouvent que la recette d'un Händel ou d'un Verdi n'est pas la seule pour émouvoir son public.

La Didone de Cavalli, les 5 et 9 janv. à 20h, le 7 à 17h. Loc. 021/310 16 00.