Il faisait beau dimanche après-midi, et c’était un temps idéal pour se rendre aux Variations Musicales de Tannay. Le public est venu nombreux pour écouter Vadim Repin, Alexander Kniazev et Alexei Korobeinikov dans des trios de Rachmaninov, Brahms et Tchaïkovski. Si l’on entend par moments le bruit des avions sous la tente en plein air (l’aéroport de Genève n’étant pas si loin), la vue sur le Lac Léman et le splendide parc du Château de Tannay confèrent une atmosphère conviviale à ce festival.

Une chose est sûre: les trois artistes réunis affichent une forte identité russe. Dès les premières notes du Trio élégiaque en sol mineur No1 de Rachmaninov, on entre de plain-pied dans un univers lugubre et sombre. Alexei Korobeinikov impressionne par sa maîtrise et son engagement. Ce pianiste, formé à Moscou et Londres, soutient ses deux partenaires dans leurs mélopées au violoncelle et au violon. Le son charnu et vibré d’Alexander Kniazev est d’une grande portée expressive.

Vadim Repin, lui, se montre moins immédiatement touchant. Le violoniste sibérien se heurte à des problèmes de justesse, et l’on note quelques acidités dans le son. Il se montre plus stable dans le Trio No2 en ut majeur de Brahms, où les trois musiciens forgent une approche très virile (premier mouvement musclé et énergique). Par leur façon de scander la musique, ils accentuent la nostalgie du beau mouvement lent. Alexander Kniazev transpire à grosses gouttes, et l’on ressent la sensibilité russe dans la manière de phraser les lignes mélodiques. Le «Scherzo» est vif, et le finale renoue avec le caractère énergique du premier mouvement.

Après l’entracte pendant lequel le public a pu se dégourdir les jambes dans le parc verdoyant, nos trois mousquetaires russes ont empoigné le Trio à la mémoire d’un grand artiste en la mineur de Tchaïkovski. Cette œuvre écrite en 1881 et 1882 sous le coup de la disparition de Nicolas Rubinstein, ami du compositeur et fondateur du Conservatoire de Moscou, exige un souffle au long cours. Il y avait là tout le pathétique russe que l’on pouvait espérer, avec des mélodies gorgées de sève. Le pianiste Alexander Kniazev est comme le capitaine du navire qui tient la barre. Son piano tour à tour symphonique (cascades d’accords, de gammes et d’octaves) et intimiste accompagne ses deux comparses au jeu ouvertement romantique. Le violon de Vadim Repin n’est pas toujours parfait (on y retrouve quelques duretés et acidités), mais le musicien s’inscrit dans l’esprit de la musique.

Cœur de l’œuvre, le mouvement lent à variations déploie une grande variété de climats, dans des styles fort variés. La variation confiée au piano (sur un tapis de pizzicati) permet d’apprécier la virtuosité ailée d’Andrei Korobeinikov. La fugue à trois voix est particulièrement impressionnante, pleine de vigueur. Puis vient un lamento lugubre où le piano se met à envelopper les cordes d’arpèges ondulants. C’est plein de mystère, avant le retour du thème en mode majeur sur un rythme de mazurka. Ce long mouvement se termine sur une note légère et apaisée.

Quant au final, il brille par sa virtuosité conquérante, avant un ultime retour du thème pathétique qui ouvrait l’œuvre. A nouveau, le ciel se voile pour s’assombrir complètement; le piano se déchaîne en un martèlement tragique tandis que le violon et le violoncelle scandent le fameux thème à l’unisson. C’est toute l’âme russe qui s’exprime, fébrile à souhait, occasionnant une salve d’applaudissements à la fin du concert. De fait, les trois musiciens ont su faire passer l’émotion dans cette tente en plein air, à l’acoustique forcément moins optimale que dans une salle de concert, mais satisfaisante.


Les Variations Musicales de Tannay, jusqu’au dimanche 28 août. www.musicales-tannay.ch