On a beau savoir que la réalité dépasse la fiction, lorsqu’est sorti Quai d’Orsay, on est resté comme deux ronds de flan. Dans cet album sidérant, Abel Lanzac (pseudonyme du diplomate Antonin Baudry) retrace ses années passées dans le cabinet de Dominique de Villepin. Et Christophe Blain met en images ses souvenirs avec tout le dynamisme requis.

Aïe! Aïe! Aïe!… C’est ainsi que ça se passe sous les ors de la République? Les valeurs de réserve, de gravité, de solennité attachées au Ministère des affaires étrangères volent en éclats. Le Quai d’Orsay s’avère une usine à gaz au milieu de laquelle le Villepin crobardé par Blain, pif géant, épaules carrées, brasse de l’air et pérore à en perdre le souffle.

Le cinéma se tourne de plus en plus vers la bande dessinée. Quai d’Orsay a la chance d’être adapté par un admirable vétéran et grand cinéphile. En quarante ans de carrière, Bertrand Tavernier a multiplié ses sources d’inspiration, emmenant le spectateur en Afrique coloniale (Coup de torchon) au Moyen Age (La Passion Béatrice), dans les bayous (In the Electric Mist), dans les tranchées de la Grande Guerre (Capitaine Conan), chez Alexandre Dumas (La Fille de d’Artagnan), dans les clubs de jazz (Round Midnight)…

Trois ans après La Princesse de Montpensier, le réalisateur investit sa passion et son métier dans Quai d’Orsay. Il invente des équivalences cinématographiques aux inventions graphiques de Blain – la plus formidable étant le courant d’air puissant que soulève le ministre sur son passage. Il trouve le juste équilibre entre le burlesque et le drame.

Bande dessinée et film s’organisent autour d’Arthur Vlaminck (Raphaël Personnaz), le stagiaire entré au ministère pour rédiger les discours du ministre. Prodigue en maximes flamboyantes, l’effervescent Alexandre Taillard de Worms en martèle de fortes, comme «La colonne vertébrale de l’action c’est l’urgence» ou «L’écriture c’est du montage comme une abeille qui butine à plusieurs fleurs». Saoulant, contradictoire, capable de piquer une grosse colère à propos d’un Stabilo Boss, l’énergumène est incarné par Thierry Lhermitte, qui n’a jamais été aussi bon. Dans l’ombre du moulin à vent, Niels Arestrup, génial en contre-emploi, tient le rôle d’une cheville ouvrière des relations internationales. «Il est l’incarnation du vrai pouvoir, s’enflamme Tavernier. L’assise du film. Par sa diction, il modifie le rythme du récit et tempère l’ébullition, la folie du ministre.»

VV Quai d’Orsay, de Bertrand Tavernier (France, 2013), avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup. 1h53.