Littérature fantastique

Depuis ses fourneaux, Stephen King fait trembler ses lecteurs

L’écrivain propose un recueil de nouvelles qui montre l’ampleur de ses registres, ainsi que de son talent. Et qui place le lecteur, avec un plaisir renouvelé, dans la cuisine du maître de l’épouvante

Il ne se lasse pas de raconter et de se raconter, pourquoi diable se lasserait-on de le lire – le dévorer même, avec cette fringale gamine et grave qu’il sait si bien entretenir? Voilà que Stephen King, dont le troisième volume de la trilogie «Mr Mercedes» est paru en juin dans sa langue originale, sort de son four un recueil de nouvelles. Certaines sont parues çà et là – dont une en France et Allemagne, mais qui était restée inédite aux Etats-Unis. Il a repris des textes, il a mené à terme de vieux projets, dont l’histoire qui inaugure «Le Bazar des mauvais rêves».

Source maléfique

18 nouvelles montrant à quel point Stephen King, qui peut parfois paraître un peu routinier, sait se renouveler, et de quelle manière il possède une source magique – ou maléfique – dans sa tête, qui ne se tarira jamais. Dans ce bazar, l’amateur tremble, sourit, frémit, est même fort ému – la dernière nouvelle parle de fin du monde, et la gorge se noue, tout simplement, parce que l’auteur de «Shining» est aussi doué quand il faut faire mijoter l’effroi que lorsqu’il faut évoquer une infinie, et simple, mélancolie.

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La première nouvelle, revenons-en, donne le ton. Il faut imaginer une aire d’autoroute naguère ordinaire, elle avait son Burger King et quelques autres arguments. C’est en Nouvelle-Angleterre, où le réseau routier est dense. Une voiture arrive sur ce terrain, et par divers concours de circonstances, des gens s’y arrêtent à la suite. Avant de connaître un horrible destin.

Vie secrète

«Mile 81» repose sur un enfant qui a sa vie secrète, et qui forme la colonne vertébrale du récit, un décor d’une modernité passée autant qu’infiniment banale, et une voiture diabolique. Tout est en place, le chef mitonne, et c’est passionnant. Avec une allusion malicieuse, assumée, à «Christine», ce roman que naguère son auteur a reconnu avoir raté – on est d’accord.

Dans ce bazar, il y aura une dune qui tue des gens; un étonnant texte mettant en scène un vieil homme revenant sur les difficultés des minorités dans l’Amérique d’un passé récent; la drôle d’aventure d’un père atteint d’Alzheimer et son fils, lesquels ont un accident de voiture à la conclusion surprenante; ou un sec épisode de mort soudaine, pour un couple en crise. Ainsi que quelques obsessions de l’écrivain, comme cette histoire d’apparition d’un gamin vraiment, purement, méchant. Et une nouvelle sous forme de poème.

Nécros tueuses

Une fois de plus, Stephen King réconforte et surprend en même temps. Il creuse cette veine qui lui réussit si bien, sa manière unique de se conter lui-même. Il ouvre chaque nouvelle par une introduction dans laquelle il en résume la genèse. Où il parle de ses histoires comme des tasses qui cherchent leur anse – une fois que l’anse est trouvée, c’est bon. Bien sûr, la mise en abyme gagne les textes eux-mêmes.

«Le Bazar des mauvais rêves» comprend une fiction dans laquelle un journaliste, qui pond des nécrologies pour un site web crassement pipole, tue les gens avec des nécros avancées; ou une novella écrite au moment de l’apparition du Kindle, qui montre la liseuse ouvrant des portes vers des versions inédites, et terrifiantes, d’œuvres littéraires ou d’articles de presse. C’est la cuisine du maître, faite de burgers plutôt que de viennoiseries, mais pourquoi diable ferait-on la fine bouche – et Dieu que l’on y est bien.


Stephen King, «Le Bazar des mauvais rêves», trad. de Océane Bies et Nadine Gassie, Albin Michel, 608 p. ***

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