Par un beau matin d’été, Stéphane Goël et son père, un agriculteur de 80 ans, sont partis sac au dos sur les sentiers des Préalpes fribourgeoises. La balade idyllique se double d’un cheminement intérieur. Le père veut retourner, peut-être pour la dernière fois, à l’endroit où il a localisé le paradis sur terre. Des années plus tôt, dans la région du Vanil noir, se sont révélées à lui la beauté du monde et, peut-être, une lumière derrière la surface sensible des choses.

Lire aussi : Il y aura plein de choses à faire au paradis

Ce pèlerinage est rythmé par des entretiens en noir et blanc avec des personnes âgées qui, arrivées dans la dernière ligne droite de leur existence terrestre, émettent des hypothèses sur l’au-delà. Des extraits d’anciens home movies, une partie de cerf-volant, un dimanche à la campagne, un cheval à bascule sous le sapin de Noël, complètent cette cartographie de l’imaginaire mystagogique romand.

Remarquable artisan du cinéma documentaire, Stéphane Goël, du collectif Climage, peint depuis plus de vingt ans un portrait impressionniste de la Suisse. Ses films évoquent l’émigration (A l’Ouest du Pécos), la paysannerie en crise (Campagne perdue), la coopération (Que viva Mauricio Demierre – y tambien la revolución), une sombre affaire criminelle (Le poison – Le crime de Maracon) ou les conflits de travail (Prud’hommes). Avec Fragments du Paradis, le cinéaste lausannois révèle un bout de l’âme de ses concitoyens. Exercice difficile, quand on sait que les gens parlent plus aisément de sexe que de spiritualité.

Dans ce pays si souvent associé à l’idée d’un paradis terrestre, qu’en est-il de la représentation de la vie après la mort pour ses habitants vieillissants? Les témoignages que le cinéaste a recueillis brassent projections naïves, extases dogmatiques, nihilisme serein, fantasmes unanimistes, espérances de retrouvailles avec ceux qu’on a aimés, hypothèses de réincarnation, aspirations au néant, positivisme amusé… A noter que l’enfer qui terrifiait jadis les pécheurs n’a aujourd’hui plus cours dans les rêveries consolatrices des mortels.

«Le Paradis, c’est la présence totale de Dieu», le Dieu unique avec un D majuscule, martèlent deux ferventes évangéliques qui se réjouissent d’y revoir leur «maman chrétienne». C’est une «demeure de béatitude éternelle» où l’on rencontrera «des Indiens d’Amérique et des gens du Neandertal». C’est une paisible oasis de végétalisme. Ce n’est en tout cas pas un nuage où quelques anges jouent de la harpe ainsi que l’ont démontré les missions de la NASA…

Les matérialistes misent sur le néant: «Je pense qu’il n’y a rien et j’espère qu’il n’y a rien», «On devient après la mort ce qu’on était avant la naissance», «Je serai du carbone, de l’oxygène, de l’azote…». D’anciennes détresses affleurent, comme cette femme qui évoque son fils assassiné, ou celle qui se languit de retrouver dans le royaume des cieux, parmi «des arbres magnifiques», sa «petite Caroline» – c’était sa perruche…

Brillent quelques perles de sagesse. Confucius est appelé à la rescousse pour rappeler que «nous avons deux vies, et la seconde commence lorsque nous comprenons que nous n’en n’avons qu’une». Ou: «On a toujours quelque chose de plus à apprendre. On est toujours à l’aube de sa vie jusqu’à ce qu’on meurt. La mort est quelque chose que tu découvriras tout seul. Personne ne peut le découvrir pour toi»

Les Goël sont arrivés dans le vallon des Morteys, au pied d’une souche de sapin, face au Vanil noir. Les yeux fermés, en harmonie avec le monde, le père est assis là où il faudra un jour disperser ses cendres. Les pieds bien sur terre, il est au paradis.

Fragments du paradis, de Stéphane Goël (Suisse, 2015), 1h25.