Genre: roman
Qui ? Katharina Hacker
Titre: Les Fraises de la mère d’Anton
Trad. de Marie-Claude Auger
Chez qui ? Bourgois, 168 p.

L es fraises du titre sont partout, dès les premières lignes: sur la très jolie couverture, et dans tout le roman, comme un leitmotiv. La mère d’Anton aime faire des confitures avec celles de son jardin. Mais cette année, elle a oublié les plantons dans le garage, et elle se désole. Anton tente de réparer l’égarement maternel en faisant repiquer les fraisiers par le jardinier. Trop tard, trop secs? Ces fraises représentent pour la mère le lien aux enfants, le jardin, où Anton et sa sœur Caroline allaient cueillir les fruits et les légumes avec elle, parfois aussi avec leur père. Jours heureux? Pas si sûr. Il y a des limaces sur les fraises, et les souvenirs aussi peuvent être gluants et pourris. Caroline est partie en Amérique. Anton est médecin à Berlin. A 43 ans, il est célibataire et n’était son petit cercle d’amis proches – Alix, Jan et Bernd – il serait très seul. La mémoire brouillée de sa mère, celle de son père qui flanche aussi, l’inquiètent profondément. C’est son enfance qu’il perd avec les confitures. Devant ces deux vieux, chacun égaré dans son propre brouillard, sans tendresse l’un pour l’autre, il est démuni: «Chaque bataille perdue de ses parents était un obstacle à ses rêves.»

Habilement, insensiblement, Katharina Hacker élargit le champ du malaise. La dégénérescence de la mère d’Anton n’est qu’un symptôme aigu d’une déliquescence générale. La très fine Alix souffre d’hyperacousie, elle entend des bruits imperceptibles aux autres. Autrefois, Anton l’a aimée, quand il a tenté de la soigner en hôpital psychiatrique: «Elle ne guérira pas, elle n’est pas malade, elle est comme elle est, un drôle d’oiseau, et quand l’oiseau s’envole, on ne peut pas l’attraper.» Il s’est effacé devant l’amour de Jan et d’Alix. Maintenant, il est enfin amoureux à nouveau, d’une femme qui lui est littéralement tombée dessus, dans un accident de vélo. Cette Lydia a une petite fille, de père, prétend-elle, inconnu. Elle a aussi un passé lourd, un épisode de sa vie passée où elle a failli se perdre. De ce passé surgit une étrange paire de comparses, deux anciens légionnaires, le grand Rüdiger, que Lydia a aimé et repoussé, et Martin, le «petit bossu», comme dans la chanson, des «écorchés du cœur», inquiétants et touchants, qui veillent et espionnent, figures tutélaires, menaçantes et clownesques à la fois. La violence sourd en continu. Ainsi, dans le restaurant vietnamien que fréquentent les parents d’Alix, une agression fait cinq morts, ce qui perturbe beaucoup le vieux couple, et aussi le lecteur, qui ne sait quoi faire de ces cadavres dont il ne sait rien. Alors qu’un certain bonheur semble à portée d’Anton, on perçoit qu’il en a fait le deuil. Ses oreilles se mettent à bourdonner, sans qu’il sache pourquoi, comme un avertissement.

Katharina Hacker, qui a gagné à 39 ans le très prestigieux Deutscher Buchpreis en 2006 avec Les Démunis (Bourgois, 2008), est très habile. Elle laisse arriver ses personnages sans d’abord les présenter, comme si leur présence allait de soi, créant un léger malaise; change de point de vue et de perspective temporelle sans crier gare, passant abruptement de la ville à la campagne, des vieux aux jeunes, du passé au présent. Sa façon de ponctuer ajoute à ce sentiment de boiterie qui agace et attire à la fois. Elle peint un milieu de petits-bourgeois inquiets, au sein duquel elle fait éclater des bombes intimes. Les deux légionnaires apportent le souffle des grands conflits – Irak, Afghanistan. Les remarques xénophobes du père d’Anton, le meurtre des Vietnamiens, laissent entrevoir, derrière les drames personnels, la société qui les sous-tend. Les coutures sont un peu trop visibles, le programme parfois trop affiché, les métaphores animales et végétales tirées trop longuement. N’empêche, l’ensemble est prenant (souvent émouvant, surtout quand la mère négocie avec ses oublis). Et Katharina Hacker a la finesse de ne pas conclure, de laisser le lecteur se débrouiller avec l’inéluctable fin.

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Katharina Hacker

Extrait

«Les Fraises de la mère d’Anton»

«Le monde dans lequel vivait sa mère se délitait. Ce n’était plus qu’une île, un petit bout de terre au sec au milieu de plus en plus d’eau. L’eau n’avait rien de réconfortant, c’était le tohu-bohu d’avantla création»