Histoire

La France fête André Le Nôtre, jardinier du Roi-Soleil

A partir de 1660, Le Nôtre est l’un des artisans de la transformation des marais et sous-bois versaillais en jardin enchanté. Sa science des perspectives est le symboles de la politique du jeune Louis XIV. Le Château de Versailles célèbre cet art à travers une exposition. Auteur de «Versailles, ordre et chaos», Michel Jeanneret dévoile l’envers du décor

Le sécateur de son maître. Et les yeux. André Le Nôtre (1613-1700) a été le jardinier de Louis XIV. Son scénographe au sens que le théâtre donne à ce mot: il a créé un espace à la gloire d’un acteur-vedette. Versailles est la scène choisie en 1660. Le monarque a 22 ans, Le Nôtre 47. Le premier a vu son trône vaciller sous les coups des princes; il entend ne plus jamais revivre cela. Le second a exercé son art au service de Nicolas Fouquet, richissime personnage, dans le domaine de Vaux-le-Vicomte. Il est la coqueluche des seigneurs, celui qui d’une broussaille fait un bosquet, d’un chemin crotté une allée, d’un étang un lac. Tout le monde veut Le Nôtre.

Mais c’est Louis XIV, bien sûr, qui l’arrache à la concurrence. Il a un projet colossal: enraciner son règne dans la mythologie, celle où Apollon triomphe du dragon Python; parler à l’imaginaire des hommes; c’est-à-dire leur en mettre plein les yeux pour qu’aveuglés ils rampent à ses pieds. Le «Paon-Soleil» se jure d’écrêter tout coq qui oserait se hausser du col. Dans cette basse-cour, on ne plaisante pas. On caquette en chœur et on parade droit, dans les allées qu’une armée d’artisans, sous les ordres de l’architecte Le Vau et de Le Nôtre, font surgir à Versailles.

Le Nôtre incarne le jardin à la française. L’esprit domestique la nature, la soumet à son appétit géométrique, à sa science du récit édifiant. Histoire de marquer le 400e anniversaire de sa naissance, le château de Versailles propose jusqu’au 23 février une grande exposition, André Le Nôtre en perspectives. Nous avons demandé au professeur Michel Jeanneret, qui publiait l’an passé Versailles, ordre et chaos (Gallimard), d’éclairer l’entreprise de Le Nôtre. Dans son livre, l’essayiste genevois montre, pièces à l’appui, comment les monstres s’invitent au bal d’Apollon, comment ils rappellent, entre deux jeux d’eau, le combat furieux des hommes pour échapper à l’animal, comment ils renvoient à la toute-puissance du prince domptant ses ennemis.

Samedi Culturel: Qu’est-ce qui caractérise l’esthétique de Le Nôtre?

Michel Jeanneret: Ce qui la distingue, c’est d’abord le souci de la géométrie, c’est-à-dire des symétries et des grands axes. André Le Nôtre est davantage qu’un jardinier. Il est à la fois ingénieur, architecte et metteur en scène. Il conçoit le parc comme un ensemble cohérent, harmonieux quand on l’envisage depuis une fenêtre du palais, surprenant quand on le parcourt. Tout est théâtre, à commencer par ce dragon dont le jet d’eau culmine à 27 mètres.

Quel est l’enjeu du spectacle?

Magnifier la France du jeune Louis XIV. Le parc doit être le miroir du royaume: il est ordonné, quadrillé, éblouissant.

Mais les monstres guettentdans les bosquets. Pourquoi?

Célébrer le contrôle de l’esprit et de la main sur la nature n’a de sens, c’est du moins ma lecture, que par rapport à ce qu’on essaie de refouler: le chaos des forces primitives. Autrement dit, l’harmonie, la beauté, l’ordre sont d’autant plus légitimes et nécessaires qu’ils exorcisent les démons de l’anarchie et de la sauvagerie. L’un des exemples les plus frappant, c’est Apollon tuant le dragon Python. Le chantier versaillais, dans sa première période qui court de 1660 à 1682, raconte cela: des terrains boueux, des forêts anarchiques accèdent à la civilisation grâce à un jeune prince.

Est-ce novateur?

Le parc comme image du paradis perdu relève d’une tradition. Ce qui est inédit, c’est l’idée que le souverain engendre un nouveau monde, qu’il se hisse à la hauteur du Créateur. Du point de vue de l’Eglise, cela relève du péché d’orgueil. Mais qui oserait le dire ouvertement?

Aucune critique ne s’exprime?

C’est impossible. Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, attaquera la mégalomanie du projet, mais il le fait après la mort de Louis XIV en 1715. Même les jansénistes ne se risquent pas à critiquer l’entreprise. La Fontaine, qui ne fait pourtant pas partie des favoris du roi, se montre très flagorneur.

Dans «La Promenade de Versailles», Madame de Scudéry s’enflamme: «Les yeux sont ravis, les oreilles sont charmées, l’esprit est étonné et l’imagination est accablée.» Propagande?

Louis XIV use à merveille de la gravure et du texte pour imprimer dans les esprits sa toute-puissance. Il dépense sans compter pour que Versailles soit chaque jour plus sublime. Ça passe par des fêtes splendides avec des tables regorgeant de mets succulents, pyramides de confitures sèches, monticules de viandes froides, rivières de caramels; le banquet est suivi d’un spectacle de Molière, puis d’un bal, avant l’acmé, le feu d’artifice. André Félibien, qui chronique ces fêtes, parle de «nuit ensoleillée». Alors, certes, le coût de ce faste est exorbitant. Mais les dividendes, du point de vue du prestige, sont colossaux. Louis XIV invente la politique-spectacle.

La cour s’établit en 1682 à Versailles et cette date marque la fin de l’ère des métamorphoses versaillaises. Pourquoi?

Tout se raidit en effet. L’incroyable grotte de Téthys, sombre, ludique et humide, est détruite et remplacée par une chapelle. L’Eglise pèse sur la politique. Les conservateurs ont prise sur le roi. Molière et Corneille meurent. Racine est au firmament. Cette fin de siècle est effrayante.

Mais qu’est-ce qui vous fascine dans ce théâtre versaillais, vous qui chérissez la Renaissance, ses excès et ses libertés?

Le jardin à la française, avec son obsession du contrôle, est sinistre. Mais ce qui m’intéresse, c’est comment des artistes se frottent aux démons de l’humanité qu’ils subliment, certes, mais qu’ils dévoilent aussi.

Le Nôtre serait double, donc?

Oui, malgré lui. Il représente un âge d’or et un âge mortifère.

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