Disparition

France Gall, salut la copine

La chanteuse française est décédée dimanche matin à l’âge de 70 ans. Elle avait connu ses premiers succès grâce à Serge Gainsbourg, avant de partager durant près de vingt ans la vie de Michel Berger, qui lui offrira sept albums parsemés de tubes indélébiles

Le 20 mars 1965, la vie de France Gall bascule. En quelques heures, la chanteuse embarque dans un grand huit émotionnel qui la verra passer du statut de jeune fille en fleur – elle n’a alors que 17 ans – à celui d’héroïne tragique. A Naples, elle représente le Luxembourg en finale du concours Eurovision de la chanson. Serge Gainsbourg lui a écrit «Poupée de cire, poupée de son», un titre que l’orchestre qui accompagne les participants critique violemment lors des répétitions de l’après-midi. Mais le soir, à la surprise générale, France Gall remporte le concours. Elle fait alors appeler l’homme qu’elle aime follement: Claude François. Au téléphone, celui-ci lui annonce qu’il la quitte. Le jour même où elle devient une star internationale, elle connaît sa première grande déchirure.

France Gall est décédée dimanche matin à l’âge de 70 ans d’une récidive d’un cancer du sein qu’elle combattait depuis deux ans, après l’avoir une première fois terrassé au milieu des années 1990. Son dernier album, France, est sorti en 1996. Depuis, la Française s’était faite discrète, ne réapparaissant médiatiquement qu’en 2015, au moment de la création de la comédie musicale Résiste, écrite avec Bruck Dawit (son dernier compagnon) à partir du répertoire de Michel Berger, qui fut son époux de 1976 à 1992 – année de son décès à la suite d’un infarctus fulgurant à 44 ans seulement. Le couple a eu deux enfants, Pauline Isabelle, décédée en 1997 d’une mucoviscidose, et Raphaël Michel.

Pervertir la jeunesse

Isabelle Gall naît à Paris le 9 octobre 1947 dans une famille pour qui la musique n’est pas qu’un passe-temps. Sa mère est la fille d’un des fondateurs des Petits Chanteurs à la croix de bois, tandis que son père, Robert Gall, a notamment écrit pour Edith Piaf et Charles Aznavour. En 1963, alors que le magazine Salut les copains adoube la génération yé-yé lors d’un grand concert organisé place de la Nation, celle qui est renommée France afin de ne pas porter le même prénom qu’Isabelle Aubret enregistre ses premiers titres, bien sages. La jeune fille, elle, rêve d’autre chose, ne compte pas rester une lolita vertueuse sur laquelle veille un papa qui est en train de rater le train de la modernité. C’est là que Gainsbourg entre en scène.

Telle que racontée par le dessinateur et réalisateur Joann Sfar dans son brillant Gainsbourg, vie héroïque (2010), la première rencontre entre le fumeur de gitanes et l’adolescente a peut-être ressemblé à ceci. Gainsbourg, dont la carrière peine à décoller, n’a aucune envie d’écrire pour Johnny Hallyday, mais trouve intéressant le concept de pervertir la jeunesse en faisant d’une jeune fille un objet de scandale. «Vous voulez que je vous écrive une chanson cochonne? Imaginez l’histoire d’une jeune femme qui aime les sucettes…» France Gall rougit et salive à l’idée de se détacher de son père et de chanter autre chose que «Sacré Charlemagne». Avant de lui offrir «Les Sucettes», Gainsbourg lui écrit «Laisse tomber les filles», «Baby Pop» et ce fameux «Poupée de cire, poupée de son». France Gall devient à son tour une chouchou de Salut les copains et forme alors avec Claude François un couple glamour, dont la rupture inspirera à «Cloclo» le titre «Comme d’habitude».

A une époque où les chansons voyagent dans des versions traduites, France Gall fait carrière, à la fin des années 1960, en Allemagne. Mais dans le même temps, ses enregistrements français ne marchent guère, malgré des collaborations avec Jacques Lanzmann, Etienne Roda-Gil ou Jean-Claude Vannier. C’est finalement en 1973 que la vie de la chanteuse basculera une seconde fois. Envoûtée par les compositions de Michel Berger alors qu’elle vit avec Julien Clerc, France Gall tente une approche. L’auteur, compositeur et interprète se laissera finalement convaincre – et séduire – l’année suivante: il compose «La Déclaration d’amour», qui relance instantanément la carrière de celle dont il sera à la fois l’amant et le Pygmalion.

Groove funky

En 1976, l’album France Gall est le premier des sept enregistrements que Michel Berger réalisera pour sa muse jusqu’à Double jeu (1992). Les tubes s’enchaînent: «Musique», «Si maman si», «Il jouait du piano debout», «Résiste», «Débranche», «Cézanne peint», «Babacar», «Ella, elle l’a»… La voix de France Gall, loin des accents enfantins de ses débuts, prend de la profondeur. Passionné de musiques noires américaines, Michel Berger réussit de formidables grands écarts entre groove funky et variété. Double jeu, dévoilé moins de deux mois avant le décès du pianiste, est le premier album chanté à deux voix par le couple. Cet album fusionnel ne comporte pas de grand tube et restera comme un testament inachevé puisqu’il ne pourra jamais être joué sur scène.

En 1996, vingt ans après le fondateur France Gall, France boucle la boucle: la Parisienne y réinterprète quatorze morceaux de Michel Berger, auxquels des musiciens afro-américains, dont des collaborateurs de Prince, apportent plus de groove encore. En 1997, après une performance acoustique enregistrée pour M6 et une dernière et émouvante apparition à l’Olympia (les deux concerts ont été édités sous le titre Concert privé/Concert public), France Gall prend sa retraite. Elle n’a juste pas 50 ans, et ne changera jamais d’avis, à l’exception d’un duo à l’Olympia, en 2000, avec Johnny Hallyday. Ils interprètent Quelque chose de Tennessee, composé quinze plus tôt par Michel Berger pour le rockeur.

Le 9 décembre dernier, trois semaines avant d’être hospitalisée pour une infection pulmonaire, France Gall n’avait pu assister aux obsèques de celui qui comme elle aura survécu aux années yé-yé.


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