Musique

En France, les jeunes Noirs chantent leurs racines croisées

Ne relever ni de l’origine de ses parents ni de son propre terroir. Cette obsession poétique, chez les jeunes Noirs européens, ressurgit avec force depuis quelques années dans les musiques urbaines, nourries d’une nouvelle fierté africaine

«Je leur réponds que je suis né ici/Quand ils me disent qu’ils me veulent là-bas.» Dans sa chanson «Ici/Là-bas», le rappeur français Edgar Sekloka rejoue sur le mode de la rumba électronique l’impossible différent de la minorité visible. Ne relever ni de l’origine de ses parents ni de son propre terroir, procéder de l’entre-deux, de la trajectoire plutôt que de l’état civil. Cette obsession poétique, chez les jeunes Noirs européens (comment se dire sans se conformer aux identités assignées?), ressurgit avec force depuis quelques années dans les musiques urbaines, nourries d’une nouvelle fierté africaine.

Il y a quelques semaines, dans l’énorme festival Femua d’Abidjan, le rappeur Black M déambulait en petite chemise de tissu wax satiné. De parents guinéens, la star parisienne fonde une partie essentielle de sa musicalité sur les références africaines, congolaise et nigériane en particulier: «Moi, j’ai toujours écouté les vieux trucs mandingues de mes parents. Mais, pour mon plaisir, j’étais surtout branché sur le rap américain. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on réconcilie tout ça.» Comme son compagnon du groupe Sexion d’Assaut, Maître Gims, ou comme MHD, il ne se contente pas d’africaniser son rap, il annexe une bonne partie des productions électroniques du continent.

Failles identitaires

La culture pop africaine n’a donc plus besoin de traduction pour voyager en Europe. Mais les failles identitaires restent béantes chez les secondos d’origine africaine. Quand Black M chante à l’adresse de la jeunesse ivoirienne son tube «Je suis chez moi», le refrain prend une couleur particulière. Initialement écrite comme une réplique à des membres du Front national qui ne voulaient pas qu’il rappe pour la mémoire des combattants de Verdun, la chanson est une revendication d’appartenance. Jouée en Afrique, elle devient un plaidoyer pour un retour possible après l’exil. C’est ce choix, déterminé, qu’a fait le rappeur et écrivain Gaël Faye, auteur du roman Petit Pays.

Après avoir chanté dans son premier album les complexités de la double culture et un éloge de la créolité sur le mode de l’Antillais Edouard Glissant, il a décidé de partir vivre avec femme et enfants sur la terre de sa mère, le Rwanda. Il rappe avec lucidité et à contre-courant sur le métissage: «Identité de porcelaine, j’ai fait ce morceau-là/Pour assembler le puzzle d’un humain morcelé/[…] Mon métissage, c’est pas l’avenir de l’humanité/Mon métissage, c’est de la boue en vérité.»

Mille réponses à l’éternelle question «Tu viens d’où?»

Beaucoup de créateurs tentent de maintenir la dualité, la polysémie, alors que tout dans les sociétés majoritairement blanches renvoie les citoyens d’origine africaine à une génétique mythifiée, à un exotisme miné. A l’éternelle question «Tu viens d’où?», les enfants d’Africains en Europe répondent de mille manières. Sur le mode militant à l’américaine en considérant la couleur de peau comme un territoire de repli et de défense commun. Ou alors avec le courage invraisemblable de ceux qui ne sont pas définis par le regard des autres mais qui répondent par la rime aux racismes.

Comme Kery James dans «Musique nègre»: «Sur le boulevard de la vie, je suis dans l’angle mort/Un nègre qui les défie est un nègre mort/Depuis le bruit et l’odeur je sens que je dérange la France/Je fais un tour chez Guerlain, je mets du parfum de violence.» Plus qu’une question de couleur, le chant d’une place reconquise.

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