Livre

La France secrète de Sylvain Tesson

L’écrivain-arpenteur a traversé la Gaule à pied, de maquis en falaises. Avec «Sur les chemins noirs», il signe un récit mordant et élégant, à contre-courant des mots d’ordre de l’époque

Dans le creux du vallon, la pipe en buis de Sylvain Tesson. C’est ainsi qu’il reprend son souffle dans Sur les Chemins noirs, titre qui trône ces jours en tête des ventes. L’écrivain français arpentait naguère les steppes, les hauts plateaux de l’Himalaya, le désert de Gobi, les bordures clémentes – quelles hypocrites! – de la Bérézina, cette rivière où la France de Napoléon perdit pied. Les livres qui en découlaient étaient orgueilleux et beaux: ils donnaient de l’altitude au lecteur. Puis une nuit, tout bascula sous la semelle du baroudeur.

C’est l’été 2014, Sylvain Tesson célèbre la publication imminente de Berezina, avec des amis à Chamonix. L’eau-de-vie le pousse vers sa pente préférée: il joue les aristochats sur le toit d’un chalet, varappeur au clair de lune; il chute. Il aurait pu ne pas se relever. «J’avais pris cinquante ans en huit mètres», écrit-il. Sur les chemins noirs est le récit d’une reconquête, celle d’un corps chamboulé qui a désormais ses caprices, celle aussi d’un territoire qui n’avait pas eu jusqu’alors ses faveurs, la France des ravines, des chapelles en ruine et des petits bois.

Réévaluer l’échelle de l’aventure

Quand tout flanche, il faut réévaluer l’échelle de l’aventure. C’est ce que Sylvain Tesson fait. Il dessine un périple du sud au nord, une balafre à travers le vieux pays. L’ermite de Dans les forêts de Sibérie a le visage désormais crevassé, une oreille cassée et subit l’assaut de migraines qui déboulent en essaim. Pis, la faculté lui interdit tout alcool. Elle a aussi ses exigences: elle lui prescrit un séjour dans un centre de rééducation. Il se choisit une autre cure, manière plus sportive de se réparer: remonter à l’oblique la France, cap sur la pointe du Cotentin chahuté par la mer, en partant du Mercantour, à la frontière franco-italienne.

La contrainte? N’emprunter que des chemins noirs, c’est-à-dire des sentiers embroussaillés, répertoriés uniquement par les cartes maniaques de l’IGN, au 25 000e. Cette France-là est celle des cours d’eau tourmentés, des tanières préservées, des vautours méditatifs, des musaraignes insolentes, des paysans laconiques. Les éminences de l’aménagement du territoire parlent à son propos d’«hyperruralité». C’est une forme de jungle: le contrepoint têtu d’une civilisation qui a fait de la vitesse son idole.

Explorer un territoire refoulé

Avec Sur les Chemins noirs, Sylvain Tesson se frotte donc à la matière d’un territoire refoulé – sorte de mauvaise conscience de la modernité –, à sa pierraille, à ses fossiles, à ses ronces, à ses mûriers providentiels qui le désaltèrent. Il épouse la Haute Provence comme l’Angelo de Jean Giono, cet auteur qu’il admire. Vagabonder ainsi, c’est s’égratigner mille fois, c’est-à-dire aussi aiguiser sa phrase, celle qu’il couche dans le carnet à l’heure du cigarillo.

Si on est emporté, c’est que l’auteur a la formule sèche, un lyrisme d’ascète, la fulgurance du jour sans le falbala. Il passe la nuit au monastère de Ganagobie, près de la montagne de Lure. Les bons frères l’invitent à assister à un colloque sur le dialogue interreligieux. «Le rabbin était entouré de sa garde prétorienne composée de types baraqués, cheveux ras et veste ajustée. On voyait dépasser les pistolets Glock quand ils s’asseyaient: en vérité, le dialogue interreligieux commençait mal.» Quelques pas plus loin, il tombe sur une vieille dame qui lui fait l’aumône: «C’était la première fois que ma gueule cassée suscitait pareil élan de compassion.»

Récit vibrant

C’est une certaine France qui vibre sous cette plume. Et c’est une certaine âme qui consent parfois à se livrer. Car l’élégance du récit tient aussi à ça: à l’aveu farouche d’une douleur, à l’invocation aussi des êtres aimés, les fidèles compagnons d’équipée Goisque, Gras, Humann, sa sœur Daphné aussi, qui tous le rejoignent à un moment pour faire un bout de route avec lui; sa mère Marie, surtout, décédée récemment, dont le souvenir l’escorte. Désenchanté, Sylvain Tesson? Antimoderne, mais ce n’est pas nouveau. Ami de ses semblables, mais à condition de ne pas trop les fréquenter – et encore, ça dépend de l’humeur. Ce géographe des terres perdues est de la race des carbonari, ces conspirateurs du 19e siècle qui fomentaient un monde meilleur.

«Un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs»

Dans sa traversée, il croise ainsi un Alceste forestier qui arbore cet écriteau formidable: «Accepte le pain rassis et les livres.» Mais aussi une paysanne qui se plaint de ces citadins qui accourent comme des doryphores pour ratisser les champignons. Ou encore un groupe de cyclistes sexagénaires merveilleux, des Américains «beaux comme des tennismen», grisés par le Ventoux. Ces esseulés forment sans le savoir une tribu.

«Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-même, composeraient une cartographie mentale de l’esquive.»

Un esprit à jamais cavaleur

Sylvain Tesson boit désormais du sirop d’orgeat et se nourrit de bouillon Viandox. Les excès de cosaque ne sont plus pour lui. Mais il change de peau dans les replis, éprouve la fureur du vent sur les crêtes de Provence, s’épuise et s’épanouit dans la fatigue, s’étonne que le corps veuille bien encore répondre à sa soif d’espaces. Sur les Chemins noirs n’est pas le livre d’une guérison ou d’une sagesse, mais d’une saisie élémentaire. «Je m’allongeais souvent pour observer les nuages. Le plus pieux métier du monde.»

Avec lui, Sylvain Tesson promène Le Chevalier Des Touches, roman de Barbey d’Aurevilly. Il le lit sur la dune et se sent un peu «chouan», comme son héros en guerre contre Robespierre. L’auteur d’Une vie à coucher dehors «chouanne» d’ombres en ombres, comme il dit. Il a beau clopiner, l’esprit est à jamais cavaleur. Ce chant du monde a de l’allure.


Sylvain Tesson, «Sur les chemins noirs», Gallimard, 144p.

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