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La France qui souffre

Après le succès du Quai de Ouistreham, enquête pour laquelle elle a vécu pendant six mois la vie d’une demandeuse d’emploi sans qualification, la journaliste Florence Aubenas poursuit son immersion dans ce qui est convenu d’appeler la France d’en bas. Elle a compilé dans un recueil une série de reportages publiés durant deux années dans Le Monde, où elle est reporter. Instants de vie, confidences, portrait au quotidien d’un pays en crise. Florence Aubenas s’est arrêtée dans les villes et villages, les cités, les abords d’usine, les fermes, chez les gens. Deux à trois jours passés avec les uns et les autres, pour qu’ils se racontent, lâchent des choses sur leur existence, leurs rêves, les rancœurs, la tentation du repli.

Ces courts récits montrent bout à bout «quelque chose de froid qui se répand silencieusement comme un poison». En juin 2012, elle est à Hénin-Beaumont, bassin minier exsangue du Nord-Pas-de-Calais, à la veille d’un scrutin législatif. Farid, un homme localement engagé, vient de comprendre que c’est lui l’Arabe que le Front national (FN, extrême droite) montre du doigt. Il interroge son miroir: «Tu crois que je vais finir par avoir peur de ce bougnoul en face de moi?» Dans la rue, des gosses roulent des yeux à la mode Marine Le Pen et disent que leur ville est mondialement connue à cause du vote FN. La reporter sillonne la France délocalisée, qui n’a plus de bureau de poste, plus d’épicier du bourg, plus d’école, et qui rêve de revenir en arrière, nostalgique «du bon vieux temps», avant l’Europe sans frontières et la mondialisation. Fière, une jeune femme se présente à elle «en fille de mineur», même s’il n’y a plus de mine parce que le métier d’un père définit encore, 50 ans plus tard, l’identité de la fille. On l’envoie dans une ville où les filles tombent enceintes à 17 ans, n’avortent pas parce que la maternité est leur choix. Elles étaient en échec scolaire, chômeuses, elles sont mères, ont un statut.

A la Métairie des Brousses, en Vendée, deux frères éleveurs se souviennent d’avant la crise du lait de 2009, les emprunts à 3% sur 25 ans remboursés alors sans effort pour se payer la traite par robot. Aujourd’hui, sitôt que la facture pour l’aliment du bétail tombe, ils sont dans le rouge. Cette France-là se voit tout à coup pauvre, ne peut plus faire rentrer le fioul, va à la mairie quémander une aide sociale. L’écriture de Florence Aubenas, si narrative, emmène le lecteur comme on embarque un passager dans une voiture pour visiter des lieux et des gens méconnus. Il y a aussi d’heureuses surprises: en pleine controverse sur la loi Taubira pour le mariage pour tous, elle a déniché en Ardèche un couple de femmes, Joe et Marie (70 ans toutes les deux), «just married». Elles tiennent un bar dans un hameau fait de maisons de pierres et tout le monde a festoyé le jour de leur mariage. Elles reçoivent parfois des visiteuses en cuir, des lesbiennes, qui demandent: «Il faudra que tu nous expliques, Joe: tu vis dans un patelin de neuf habitants et tu te maries, quand nous à Lyon on ne trouve rien à draguer.»