SpECIAL FRANCE

«La France veut se réconcilier avec elle-même»

Bernard Comment est un Suisse de Paris. Né à Porrentruy, écrivain, traducteur d’Antonio Tabucchi notamment, il dirige la collection Fiction & Cie aux Editions du Seuil. Nous lui avons demandé de nous raconter «sa» France

La France est sans doute malade de s’être si longtemps voulue plus grande qu’elle ne l’est. Cela a pris la forme de l’Empire avec Napoléon (et son retour farcesque en Napoléon III), puis celle des colonies avec la République. Or c’est ce passé colonial qui la hante. Un sentiment de grandeur perdue. De territoire rétréci. Et un héritage que personne ne sait résoudre ni gérer. Le rêve «black-blanc-beur» issu du Mondial de football en 1998 a volé en éclats. Le communautarisme, nouvelle tarte à la crème des médias, s’impose au fur et à mesure qu’on le stigmatise ou le dénonce. Il y aurait, aux yeux de certains Blancs de Blanc, trop de joueurs de couleur en équipe nationale et dans les centres de formation de ce football qui était pourtant perçu par beaucoup comme une des rares filières d’intégration réelle et réussie.

On mesurera avec le temps les effets dévastateurs de la récente tuerie menée par Merah à Toulouse et Montauban. L’abjecte sauvagerie d’un homme va pourrir la vie de tous les gens des quartiers, ou plus largement issus de l’immigration. Imaginez, demain, un jeune homme basané, avec un nom à consonance arabe, cherchant un appartement, dans un centre-ville ou dans un quartier résidentiel: il risque bien d’attendre longtemps. Car la méfiance est là. Un climat s’est installé ces dernières années, où le pouvoir politique en place n’a cessé de monter des parties de la population contre d’autres: la désignation tonitruante des Roms valait pour métaphore d’une vision plus générale de la société qui renonce au vivre-ensemble harmonieux et respectueux pour s’installer dans le soupçon, le conflit. Et un fait divers terroriste vient donner la fausse justification à l’ostracisme.

Si la France a quelque chose de rance, elle le doit beaucoup, donc, à un sentiment de déclin. Elle n’a plus ses territoires coloniaux et elle ne sait pas vivre avec les populations issues de ces colonies. La «grandeur» gaullienne n’est plus qu’un vœu pieux. Au fond, la construction européenne (qui aurait été une grandeur partagée) n’a été acceptée que parce que les dirigeants de Paris s’en déclaraient ou autoproclamaient la locomotive, mais on sent bien aujourd’hui que ce leadership, poussé jusqu’à la caricature par l’actuel président de la République, ne durera plus longtemps et que d’autres économies, d’autres pays viendront bientôt s’affirmer à titre au moins égal, dans un rattrapage général que les Français auront beaucoup de mal à digérer. Au niveau européen et mondial, comme en témoigne l’irruption du Brésil dans la cour des grands.

Et pourtant, la France demeure attrayante, fascinante. Le souffle de l’histoire y est vif et le peuple sait parfois gronder, comme nulle part ailleurs ou presque. De la Révolution à mai 1968 en passant par la Commune ou, différemment, le Front populaire, ce pays sociologiquement ancré à droite a produit les grands élans utopistes ou libérateurs, il garde en lui une puissance insurrectionnelle qui le rend imprévisible, comme un volcan faussement calme. C’est sans doute un des peuples les plus difficiles à gouverner, qui attend beaucoup, pardonne peu, se lasse vite. Nous sortons d’une période de gesticulation et d’agitation qui a d’abord séduit et suscité beaucoup d’espoirs, mais qui a vite été perçue comme une trompeuse pantomime sans orientation, sans boussole. L’aventure sarkozyste a déçu, elle a exaspéré. Le placide François Hollande en profitera. La politique est décidément une drôle d’affaire. Mais on ne voit pas bien les changements qui s’annoncent, ni le nouveau visage que peut prendre cette vieille nation solennelle et fatiguée. L’Etat a perdu de son crédit, de son lustre, de son mystère surtout (on est loin de la figure de sphinx incarnée par Mitterrand). Mais il faut laisser à la rue, au peuple, l’art de créer ses surprises, ou d’exprimer brusquement ses besoins, sa révolte. L’heure des soubresauts est rarement prévisible.

Le pays de France a beaucoup évolué depuis un demi-siècle (c’est-à-dire grosso modo mon âge). Je me souviens, enfant, que pour téléphoner aux membres de la famille de ma mère qui habitaient à Montbéliard, il fallait faire le numéro d’un café, qui allait ensuite appeler les personnes concernées, selon une coutume encore très répandue à l’époque et qui nous semblait, à nous petits Suisses, totalement arriérée. Les routes étaient souvent mal entretenues, les nationales étaient engorgées, il y avait une certaine pauvreté du territoire, marqué par les deux guerres mondiales et les privations encourues. Même les corps semblaient encore porteurs des signes de la carence. Mais il y avait un charme populaire, une âme de bon vivant, une certaine puissance à jouir de la vie. C’était encore les images de Doisneau, et un vieil art de vivre.

Puis la France a fait un bond en avant. Ce sont au fond les années Giscard qui ont projeté la France dans la modernité. Il y eut Beaubourg, le Minitel, le perfectionnement du réseau téléphonique et bien sûr le TGV. Car le pays s’est profondément transformé avec le TGV (beaucoup plus sans doute que par les lois de décentralisation). Il a peut-être perdu un peu de ses contrastes, de son exotisme intérieur, tout s’est rapproché. On va de Paris à Marseille en trois heures. Le prix à payer fut et reste l’abandon des petites villes, des petites gares, des liaisons déficitaires (même si les régions ont pris le relais, avec leurs Trains Express Régionaux). Un réseau à grande vitesse a progressivement recouvert le territoire, qui relie efficacement les grandes villes de province à la capitale. La ville a encore renforcé sa domination.

Et pourtant, cette France rapide, nerveuse, urbaine n’écrase pas un profond attachement à la terre, à la sagesse des campagnes. L’agriculture a beau avoir perdu de son poids, elle tient encore salon et fera pencher la balance vers celui qui a le mieux labouré le terrain et qui prend le temps d’ausculter les façonneurs du territoire.

Sans doute cette France des contradictions, qui avait désiré un réveil en 2007, éprouve-t-elle aujourd’hui le besoin de se reposer et d’entrer dans une phase de raison, de modération, de repos. Et avant tout: de respect. Elle veut se réconcilier avec elle-même, paisiblement. Pour cela, il lui faut prendre l’exemple de sa langue, si forte dans sa permanence et si ouverte dans ses inventions quotidiennes, celles qui viennent des zones troubles mais si créatives des banlieues. Il n’y a pas de pureté de la langue française, qui au contraire s’est toujours nourrie d’apports extérieurs et de mots forgés en son intérieur. C’est un signe de vie, de vitalité.

Sarkozy aurait voulu américaniser la France, dans une vision kennedyste qui s’est trompée de modèle en fréquentant la cour de Bush. Il aurait voulu américaniser et il a, pour le pire souvent, italianisé. Une fois de plus, c’est dans la Péninsule (où s’est inventé le fascisme, ne l’oublions pas) que se sont formés les bacilles de la nouvelle peste, cette vulgarité triomphante qui ne respecte ni les ­règles ni les équilibres institutionnels, qui utilise les appareils d’Etat pour des intérêts privés et parfois occultes. Heureusement, la France a plus d’anticorps que l’Amérique (où Bush fut réélu) et surtout que l’Italie (Mussolini dura vingt ans, Berlusconi à peine moins). Il est temps qu’elle retrouve ses équilibres, son élégance, son savoir-vivre et sa dernière grandeur possible, mais énorme celle-là: la grandeur de l’esprit. On ne dira jamais assez le mal qu’ont fait les attaques répétées du président en exercice contre la princesse de Clèves de Mme de La Fayette, ou l’absence, répétée cinq ans durant, du président à l’inauguration du Salon du livre, une première sous la Ve République. La culture est une énergie parfois difficile, exigeante, aux effets diffus et tardifs. Mais elle est «la liberté guidant le peuple», comme dans le tableau de Delacroix. Et le monde entier respecte la France pour sa conception de la culture, le prix qu’elle lui accorde. On a toujours beaucoup à attendre d’une France qui va bien.

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Bernard Comment

Extrait

«Le pays de France a beaucoup évolué depuis un demi-siècle (c’est-à-dire grosso modo mon âge). Je me souviens, enfant, que pour téléphoner à la famille de ma mère qui habitait Montbéliard, il fallait faire le numéro d’un café, qui allait ensuite appeler les personnes concernées»

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