Tant de chants dans sa voix. Francesca Lattuada est silence et musique à la fois. L'artiste s'avoue «extraordinaire»: «hors des normes», précise-t-elle. Elle l'est. Sa vie, elle la modèle et remodèle, hors jeu établi: au cirque, elle a imaginé une parade des origines avec des élèves de la fameuse Ecole de cirque de Châlons-en-Champagne (La Tribu Iota au Théâtre de Vidy en 2002); sur scène, elle demande aux danseurs du Ballet du Grand Théâtre d'être dans l'allégresse de ceux qui déterrent un trésor. Sa pièce, en première mondiale dès demain à Genève, elle l'a intitulée Allegro macabro. La même soirée, il y aura en regard une création du maître japonais Saburo Teshigawara. Son titre? Vacant. Francesca Lattuada aurait pu le lui voler: elle aussi aspire à cette vacance intérieure, vestibule de la grâce.

Francesca Lattuada, on la distingue sans la connaître. Preuve? L'autre jour, on la croise chez un disquaire haut perché de la Vieille-Ville genevoise. On ne sait pas qui elle est. On ne l'a jamais vue. Mais on est frappé par son allure, l'air de passer et de s'enraciner dans un manteau de sable. Alors, on l'écoute. Au maître de céans, elle dit qu'elle aurait voulu vivre comme Alexandra David-Néel, chanteuse lyrique, voyageuse et écrivain qui a trouvé sa voie au Tibet dans les années 1920. Elle aime les disquaires comme les libraires, racontera-t-elle plus tard, parce que ce sont des «anachorètes», qu'ils règnent sur des «lieux d'amplitude», parce qu'ils sont assis sur des galaxies.

Quelques jours plus tard, on a rendez-vous avec Francesca Lattuada. A l'entrée des artistes, on reconnaît l'inconnue. Fulgurance surréaliste. Dans la rue, on parle de la «grâce», d'Olivier Py, de Benno Besson qui l'a fait rire aux larmes un soir à Vidy, de Gilles Deleuze et de son abécédaire. Au bistrot, on lui demande de se rappeler le Milan de son enfance. Elle dit qu'il n'y avait pas de musique chez elle, pas de livres, mais la télévision les après-midi de calcio, la fureur de son père quand l'Inter trébuche, et la joie, quand l'Inter triomphe. Mais quand même: un disque du ténor italien Di Stephano qui épuise le pick-up; et une collection de vignettes, des tableaux de Goya miniatures, un théâtre d'effroi et de volupté où s'engouffrer.

On devine: Francesca s'est raconté beaucoup d'histoires. Sa mère l'a aidée à capturer les étoiles: un matin, elle imite pour ses enfants Edith Piaf et Joséphine Baker qu'elle a vues en concert. «Elle voulait que nous éprouvions le plaisir qu'elle avait eu, elle était actrice à sa manière modeste. Elle a été mon initiatrice.»

Alors, est-ce sa mère, Di Stephano, ou la Callas? Francesca Lattuada est sur les pointes à l'adolescence. «J'étais comme un petit fauve se concentrant sur le bond à faire, au bord de tout. C'est ce qui me passionne, être au bord, au bord des larmes, au bord de l'extase, au bord de l'abîme.» Elle quitte Milan, s'ancre en France, fabrique des costumes, s'envole pour Madras, y vénère des maîtres du chant, s'initie au Nô. Tout cela, c'est dans sa notice biographique. Cela ne retrace donc rien. Francesca Lattuada n'est pas un arbre à dates. Les carrières modèles la font rire. «Aux biographies, je préfère les mytho-biographies, c'est-à-dire un entrelacs de vies possibles, volées à d'autres, aimées en secret.»

Et l'amour, dans cet écheveau de désirs? Il s'écrit en points de suspension. Francesca Lattuada n'a peur de rien, ni du sexe, elle qui pourrait tourner un film porno, sourit-elle, à condition qu'il soit charpenté par un scénario, ni de l'absolu, ce mot qu'elle chérit. Mais les hommes, mon Dieu! «L'homme idéal n'existe pas. Les couples établis relèvent souvent d'un pacte associatif. L'amour, je le vis dans le travail. Dans le chant par exemple: quand on chante à deux, on libère des harmonies qui sont nous et qui ne nous appartiennent pas. C'est l'amour.»

Au quotidien, la solitude, affirme-t-elle. Pour que le bond du petit fauve qu'elle a été soit toujours possible. Son histoire, elle la veut ouverte. Sans titre. La danse est une voie. «Là où je vais, les mots ne peuvent pas le dire.» Mais il existe d'autres zigzags. Francesca Lattuada veut changer de peau, comme la chrysalide, supporter la mue si d'autres ailes s'offrent à elle. «Je n'aurais jamais pu me contenter d'être actrice ou danseuse. J'aime tout. J'aime être dedans et être dehors.»

Allegro macabro et Vacant, Genève, Grand Théâtre, les 13, 15, 16, 17 et 18 mai à 20h (loc. 022/418 31 30; http://www.geneveopera.ch).