Essai

Francesco Borromini, secrets de pierre

Avec ferveur, Etienne Barilier a sillonné Rome pour faire parler les chefs-d’œuvre de l’architecte tessinois. Une envoûtante immersion.

Genre: Essai
Qui ? Etienne Barilier
Titre: Francesco Borromini
Titre Original: Le Mystère et l’éclat
Chez qui ? Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. Le Savoir suisse, 142 p.

On ne connaît presque rien de sa vie si ce n’est son suicide. Restent ses chefs-d’œuvre, eux-mêmes gorgés de secret, singuliers, disséminés dans Rome. Francesco Borromini. Le visage du célèbre architecte tessinois, rival, battu, du Bernin, a longtemps orné les billets de 100 francs suisses. Cette visibilité n’a en rien dissipé le mystère qui entoure le bâtisseur tout de ri­gueur et d’élégance.

Etienne Barilier, romancier, essayiste, professeur de littérature à l’Université de Lausanne, comble un vide en signant le premier ouvrage en français qui lui soit consacré. Dans un style limpide, il entraîne le lecteur dans une promenade émerveillée qui ouvre le regard. Quelques photos bienvenues ponctuent évidemment le parcours mais ce sont les mots qui font voir. Et sentir de si près les aspirations profondes de l’artiste, apprécier ses trouvailles, son originalité folle ceinturée pourtant par les contraintes. On ne peut qu’être emporté par cette double ferveur, celle de l’architecte, au cœur du baroque romain, tendu par le souhait de faire entendre sa voix, et celle du chercheur, 400 ans plus tard, habité par l’espoir d’entendre bruisser ces surgissements de pierre.

Tout est parti d’une fenêtre. Le jeune Francesco Borromini, né en 1599 au bord du lac de Lugano à Bissone, part à 9 ans pour Milan apprendre le métier. L’ascendance comprend de nombreux architectes. L’enfant suit un apprentissage de sculpteur dans une école rattachée à la «fabrique du Dôme». L’immensité d’un coup. Etienne Barilier, à la suite des recherches contemporaines, insiste sur l’influence du séjour milanais, longtemps considéré comme une simple étape avant Rome.

Borromini a 20 ans lorsqu’il atteint la Ville éternelle, 100 000 habitants à peine, moins que Naples, Venise ou Palerme. Les vaches broutent dans le Forum que l’on désigne logiquement par le nom de Campo Vaccino. Peu d’habitants mais beaucoup d’églises que l’on ne cesse de construire. Cinquante-trois ont été élevées à Rome durant le XVIIe siècle. Sur 100 000 habitants, la ville compte un bon millier d’artistes, poètes, sculpteurs, musiciens, poètes dont, rappelle Barilier, de nombreux étrangers comme Nicolas Poussin qui s’y installe en 1624, peu après Borromini.

Le jeune Borromini devient le protégé d’un parent éloigné, Carlo Maderno, en charge de très gros chantiers dont celui de Saint-Pierre. Le jeune Borromini y travaillera, on conserve de somptueux dessins de sa main mais il décidera vite d’en partir. A la mort de Carlo Maderno, le pape Urbain VIII n’hésite pas une seconde pour choisir son successeur. Ce sera un certain Gian Lorenzo Bernini, Le Bernin. Il a le même âge que Borromini mais une cote autrement plus grande. Depuis qu’il a gagné le concours pour le dessin du baldaquin du pape, à Saint-Pierre, il porte la couronne du favori. Borromini ne s’en laisse pas compter et ne cache pas qu’il s’estime pour le moins comme l’égal de Bernini. Ce dernier ne lui fera aucun cadeau. Lassé de n’être que le larbin du Bernin, Borromini quitte le chantier de la basilique.

Il rebondit au Palais Barberini où il signe son premier travail entièrement personnel: une fenêtre à laquelle Etienne Barilier consacre quatre pages. Parce que les grandes lignes du génie borrominien s’y trouvent déjà condensées et notamment cette marque récurrente: les différentes parties de l’ensemble se combinent, s’épousent ou se toisent mais toujours se répondent. Barilier détaille ce qui fait de cette fenêtre une carte de visite, un manifeste presque du «baroque» très personnel de Borromini.

«Il est sans doute peu d’exemples, dans l’histoire de l’art, d’un coup d’essai qui soit un pareil coup de maître»: San Carlo alle Quattro Fontane, une tellement petite que le petit nom de San Carlino s’est imposé tout de suite. Il s’agit du premier chef-d’œuvre de Borromini auquel il continua de travailler jusqu’à la fin de sa vie. Le jeu entre le cloître, d’une sobriété tonitruante, et l’église elle-même, vertigineuse par ses courbes en chausse-trappe, fascine.

Il y aura aussi l’Oratoire des Philippins, où la brique de la façade se fait souple comme un voile, Sant’Ivo della Sapienza, toute en élévation, Saint-Jean de Latran et ses anges sans corps… Autant de visites ébahies et de caresses sur la pierre.

Rome au XVIIIe siècle: 100 000 habitants à peine, les vaches broutent dans le Forum.

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