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France-Syrie, et retour

Riad Sattouf poursuit avec génie son grand œuvre autobiographique dessiné. «L’Arabe du futur 4» s’avère aussi réussi que volumineux

Riad Sattouf a entrepris en 2014 un travail autobiographique colossal. Les trois premiers tomes se sont succédé à raison d’un par année pour notre plus grand bonheur. Et puis, en 2017, rien. L’inspiration avait-elle tari? L’artiste s’était-il désintéressé de sa propre existence pour retourner muser du côté de Pascal Brutal, Pipit Farlouse ou le pauvre Jérémie, ses autres (lamentables) héros? Il n’en est rien: voici le quatrième volet de L’Arabe du futur, et il est énorme.

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L’avant-dernier chapitre couvre les années 1987-1992. Après avoir été transbahuté entre la Libye de Kadhafi et la Syrie de Hafez el-Assad, Riad, 9 ans, passe des jours paisibles en Bretagne chez ses grands-parents, avec sa mère et ses deux petits frères. Il s’empiffre de crêpes au jambon, tandis que son père enseigne en Arabie saoudite. Le va-et-vient culturel recommence avec le retour de celui-ci et deux séjours familiaux en Syrie où Riad retrouve ses cousins dégénérés, l’école où les châtiments corporels sont usuels, ses tantes superstitieuses, la jolie cousine complètement islamisée…

Entre le père et la mère, la tension monte. Elle ne supporte pas sa belle-famille d’arriérés. Lui se radicalise. Le jour où les Américains libèrent le Koweït et défont l’armée de Saddam Hussein, il sombre dans la morosité. Le futur de l’Arabe a du plomb dans l’aile. Maussade, intransigeant, il se radicalise avec ostentation, se dispute avec sa femme, amadoue ses fils avec des cadeaux, déprime…

«Ma touffe…»

Riad grandit et affronte les premières affres de l’adolescence entre un père qui se fanatise et un grand-père obsédé sexuel. Il subit la cruauté des autres gosses, les Laennec et les Kalouec que le nom de Sattouf, décliné sur l’air de «Ma touffe, ta touffe…», plonge dans des abîmes d’hilarité ostracisante. Il trouve refuge dans le dessin et quelques modèles comme Conan le Barbare auquel il rêve de ressembler quand il sera grand (c’est raté) ou le Tom Cruise de Top Gun auquel il emprunte maladroitement le brushing. Il se confronte à tous les préjugés du monde, se fait agresser par les jeunes Arabes de la banlieue de Rennes qui le traitent de sale Français ou subit les flambées d’antisémitisme délirant de ses cousins dégénérés. Ce quatrième tome se clôt sur un secret de famille, un drame d’une grande violence…

Faisant montre d’une acuité psychologique impressionnante, dosant parfaitement la tendresse et la cruauté, l’auteur trouve le ton juste pour raconter en traits ronds une tranche d’histoire personnelle qui entre en résonance avec l’histoire du monde. Pleinement rodée, sa grammaire colorielle combine des aplats en bichromie, rose pour la Syrie, bleu pour la France, que relèvent d’occasionnelles touches rouges (l’émotion) ou vertes (un détail significatif). Ces deux couleurs d’appoint existent simultanément le temps d’un moment de grâce: une tomate désaltérante dégustée dans un potager beau comme le jardin d’Eden. Histoire de se souvenir que les enfances les plus arides recèlent des oasis de bonheur.


Riad Sattouf, «L’Arabe du futur 4 – Une jeunesse au Moyen-Orient (1987-1992)», Allary Editions, 280 p.

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