Concentré et tendu vers un but inconnu, un homme – l’artiste, principal protagoniste de ses vidéos – s’évertue à pousser un énorme bloc de glace à travers les rues de Mexico. Une déambulation qui l’occupa neuf heures durant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un minuscule glaçon, et finalement une petite flaque d’eau sur le sol. Parfois, nos efforts ne mènent à rien, comme l’indique ici le titre choisi: Paradox of Praxis 1 (Sometimes Making Something Leads to Nothing).

Cette vidéo, qui ouvre le propos du second étage de l’exposition As Long as I’m Walking, au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (MCBA), exprime bien la poétique de Francis Alÿs: plutôt que de clamer un engagement politique et social, il procède par allusions, métaphores et ellipses. Dans ce parcours difficile et vain d’un bloc de glace, on peut lire l’évocation du labeur quotidien, éreintant et peu productif, répandu en Amérique latine, ou peut-être plus largement une allusion à nos destinées humaines agitées et vouées à la disparition. La pensée de Francis Alÿs, artiste belge né en 1959 à Anvers et établi à Mexico, se déploie et se construit dans l’image, sans bavardage, sans commentaire superflu.

Marcher, penser, créer

Cette pensée et cette dynamique créatrice s’élaborent en marchant. La marche constitue, avec les jeux d’enfants présentés au premier étage, l’un des axes majeurs de l’œuvre d’Alÿs comme de cette exposition. Associant dessin, peinture, photographie, performance et vidéo, la pratique de l’artiste est avant tout fondée sur ses propres cheminements dans l’espace urbain. «La ville est son matériau», note Nicole Schweizer, commissaire de l’exposition. Mexico d’abord, mais également Londres, Venise, New York, La Havane, ou encore Kaboul et Jérusalem forment le terrain de ses explorations. L’artiste part à la dérive, dans les méandres de la cité. «Par ses déambulations apparemment anodines, Francis Alÿs non seulement pense la ville, mais y façonne des récits, fait circuler des rumeurs, cartographie le tissu social par des actions tantôt brèves, tantôt déclinées sur le long cours», lit-on dans le catalogue sous la plume de la commissaire.

La scénographie, imaginée en étroite collaboration avec l’artiste, mime quelque chose de ce processus qui lui est cher. Immergé dans un univers d’écrans disposés sans ordre chronologique dans une grande salle, le visiteur est invité à déambuler librement, au fil des images qui défilent sous ses yeux et des bandes-son qui, en se mêlant, reproduisent la richesse sonore du théâtre urbain.

L’artiste en catalyseur

Parfois, l’artiste interrompt sa marche. Ainsi le voit-on, dans une vidéo intitulée Looking up, immobile, les yeux fixés au ciel, au milieu de la place de Santo-Domingo à Mexico. Intriguées, plusieurs personnes le rejoignent, pour peu à peu former un rassemblement, dont l’artiste se retire bientôt, ayant créé un événement à partir de presque rien. A l’inverse de la première vidéo mentionnée, ici, ne rien faire mène quelque part. Francis Alÿs vise, dit-il, «à produire le moins possible». Il se décrit comme «un catalyseur plus qu’un interprète ou un auteur».

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Certaines œuvres interrogent le thème de l’enfermement, comme Albert’s Way, une vidéo réalisée en 2014 pour laquelle Alÿs avait parcouru, au sein de l’espace clos de son atelier, les 118 kilomètres du chemin des Anglais menant à Saint-Jacques-de-Compostelle. Dans Prohibited Steps, filmé en octobre 2020 lors de la quarantaine effectuée par l’artiste à son arrivée à Hongkong, on le voit marcher avec précaution, les yeux bandés, sur le toit plat du bengalow où il est confiné, comptant ses pas pour ne pas tomber. Une caméra a été installée dans un arbre bordant la maison. La vue empêchée par le foulard semble dire l’amputation violente que représente le confinement. A moins qu’elle ne réfère à un aveuglement, une difficulté à discerner? Une fois encore, l’œuvre est riche et polysémique. La menace de chute, au moindre faux pas, résonne comme l’écho d’une peur omniprésente. Dans ces deux vidéos, la marche apparaît comme une source de création et de libération.

La spontanéité du jeu et du dessin

Autre thème majeur de son travail, les jeux d’enfants, dont l’artiste a réalisé à ce jour un répertoire de 23 vidéos. Billes, chaise musicale, cerf-volant, pierre-feuille-caillou-ciseaux… L’artiste capte ces jeux, sur le vif, en extérieur, un peu partout dans le monde. Une démarche qui actuellement s’intensifie dans sa pratique, et dont une dizaine d’exemples seront visibles dans le pavillon belge de la prochaine Biennale vénitienne.

Au MCBA, c’est l’Afghanistan, où l’artiste s’est rendu huit fois entre 2010 et 2014, qui forme la scène de ces jeux enfantins, présentés au premier étage de l’exposition dans trois vidéos et un film. Tourné à Kaboul, Reel-Unreel (2011) met en scène la course effrénée de deux jeunes garçons à travers la ville, l’un déroulant la pellicule d’une bobine de film, l’autre l’enroulant sur une bobine vide. Variation autour d’un jeu local très apprécié, celui qui consiste à faire habilement rouler un pneu de vélo à l’aide d’un bâton, le film évoque la destruction d’archives cinématographiques afghanes par les talibans. On retrouve le motif de la traversée urbaine, de même que celui de la ligne tracée, récurrente chez Alÿs.

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La trace se vit aussi sous la forme du dessin, art qui habite profondément l’artiste, et très présent dans l’exposition. Architecte de formation, Alÿs perçoit naturellement le dessin comme «une manière de traduire des idées, d’élaborer un processus artistique», selon ses mots. Le dessin lui est d’ailleurs si intime qu’il lui permet, mieux que ne le ferait l’écriture d’un journal, de revivre l’état d’esprit qui l’animait à un moment donné. Les multiples croquis exposés nous permettent, à nous, d’appréhender de près l’imaginaire foisonnant et vif de cet esprit original.

«Francis Alÿs. As Long as I’m Walking», Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, jusqu’au 16 janvier 2022.