Un peintre de la souffrance, des corps en déréliction, de la chair torturée et des âmes errantes peut-il avoir été un concepteur de meubles dans le style du Bauhaus, tubes d’acier et toile tendue? Peut-il, très jeune, avoir peint des toiles presque abstraites dans la veine de Le Corbusier? Francis Bacon (1909-1992) est né à Dublin de parents anglais. Son père, un ancien militaire, élève des chevaux. Un type pas commode, autoritaire, raide, que la fragilité de son fils excède, qui pratique l’éducation à la dure, le dressage des animaux comme des êtres humains. Relation exécrable. Francis quitte le foyer familial.

Le père se résout à confier son éducation à l’un de ses amis avec lequel Francis ira à Berlin. En 1927, le jeune homme se retrouve à Paris. Il commence à dessiner et à faire de l’aquarelle. Il visite une exposition Picasso à la galerie Rosenberg où il peut voir les «métamorphoses», ces êtres aux formes bizarres, simplifiées à l’extrême, que Picasso peint à l’époque.

Peu après, il revient en Angleterre, à Londres. Autodidacte en tout, il s’improvise décorateur d’intérieur dans un garage transformé en atelier. Il dessine du mobilier dans la ligne de l’architecture rationaliste. Conçoit des tapis du même genre. Et obtient un article dans une revue qui publie une série intitulée «Le style 1930 dans la décoration anglaise». Un style dont Bacon dira sévèrement: «Je ne pense pas qu’il y ait eu là quoi que ce soit d’original.» C’est propre, net, bien fait, comme sa peinture d’alors. Un critique remarque que «déplacées dans un environnement différent et moins adapté [que celui de son atelier avec ses meubles] ces peintures pourraient perdre un peu de leur intérêt dans la mesure où leur principale raison d’être est un but décoratif».

Le tournant se produit en 1933. Francis Bacon exécute plusieurs Crucifixions , des formes fantomatiques sur un fond sombre, directement inspirées des tableaux qu’il a vus à Paris quelques années auparavant et dont des reproductions sont publiées côte à côte pour illustrer un article d’Herbert Read dans la revue Art Now la même année. Jusqu’à l’après-guerre, Francis Bacon vit de toutes sortes d’expédients, détruit une bonne partie de sa production, avant de trouver enfin son identité de peintre, une patte reconnaissable entre toutes, où la déraison est tout, où la présence de la mort l’emporte sur l’incroyable pulsion de la vie, où le spectacle de la tragédie est organisé dans un monde clos bien construit, la toute petite part qui reste du décorateur d’intérieur.

Tout l’été, «Le Temps» remonte les chemins tortueux qui ont aidé certains des plus grands artistes à trouver leur voie.

Il faut bien commencer quelque part (3)