Au dehors, le monde semble s’être arrêté, ankylosé par des mois d’attente et d’incertitude. Du côté de la planète Cabrel, qu’on se rassure: la douce machine continue de tourner, encore et encore. Quatorzième album du chansonnier du Sud-ouest, A l’Aube revenant vient de tomber – pareil, comme son titre le suggère, à une lumière familière dans la grisaille d’un automne sacrifié.

Réglée comme un coucou suisse, la machine. Cinq ans, c’est le temps qu’il faut généralement à Francis Cabrel pour refaire le plein de ballades, et celui qui le sépare d’In Extremis, son précédent opus – l’un des «derniers lacets» de sa carrière, laissait-il alors entendre. Preuve que non, le père de la Petite Marie a encore des roses et des sourires à conter. Cette nouvelle cuvée, il l’a fignolée en mars, avant même la première vague. Mais, comme s’il sentait venir le roussi actuel, c’est dans le passé que Francis Cabrel est allé puiser l’inspiration. Un passé lointain, le sien aussi.

Hommage au père

«Bonjour, c’est Francis!» Ce lundi matin, le haut-parleur résonne dans la cuisine – télétravail oblige. Le frigo se fera donc témoin privilégié de ce petit événement: comme son colistier Goldman, Cabrel est traditionnellement discret dans les médias et avare en interviews. Un long confinement à Astaffort, sa commune natale du Lot-et-Garonne, lui aurait-il donné des envies de babiller? Le mot est trop fort, et l’entretien minuté. Mais à l’autre bout du fil, l’accent chantant évoque volontiers les fils tissés dans ce nouvel album, qu’il a voulu «un peu plus solaire» que le précédent, «pour montrer qu’on peut parler d’amour en restant positif, printanier».

Comme dans Te ressembler, lettre aux contours légers et jazzy que Francis Cabrel adresse à son père, décédé à seulement 56 ans des suites d’une longue maladie. Un hommage intimiste à cet homme de peu de mots, ouvrier dans une usine de biscuits, qui a travaillé sans relâche pour boucler les fins de mois. «J’éprouve une sorte de culpabilité légère d’avoir tellement réussi quand lui, en travaillant cent fois plus, est juste parvenu à survivre», confie-t-il.

«J’aurais voulu te ressembler je te jure/Mais voilà, il suffit pas de vouloir/c’était pas dans ma nature.» Escorté par une trompette, Francis Cabrel se dévoile avec pudeur, s’excuse de son succès confortable, ce destin qui lui est «tombé dessus». «Je ne peux même pas m’en vanter. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais tout le temps plongé dans la rêverie, ce qui s’est révélé plutôt handicapant sur le plan scolaire. J’ai fait des petits poèmes qui se sont transformés en chansons, puis j’ai joué de la guitare et voilà. C’est arrivé sans que je le veuille, c’est comme ça.»

Langue de l’amour

L’autre hommage de l’album s’adresse à ses pères… spirituels, cette fois: les troubadours. C’est un livre, offert par un ami, qui le plonge dans l’histoire de ces poètes d’un autre temps, scandant l’amour courtois à la vielle et en vers. Plusieurs morceaux de l’album leur sont dédiés. «Le mot en soi est déjà magique, porteur d’un grand mystère», note Francis Cabrel, que la critique a aussi souvent qualifié de troubadour moderne. Il se plonge alors dans des poèmes du XII, XIIIe siècle, avec émotion. «Ce qui m’a touché, c’est aussi que ça s’est passé chez moi, dans ce Sud-ouest où je suis né et où je vis toujours.»

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L’attachement à sa terre, son histoire et à la langue de ses ancêtres, l’occitan. «Les vieilles personnes le parlaient dans les rues de mon village jusqu’à mes 20 ans, puis il a plus ou moins disparu. Mais l’occitan est en train de revenir, notamment grâce aux groupes de chanteurs et chanteuses. J’ai beaucoup de tendresse pour ces gens qui se battent pour maintenir la culture profonde d’un endroit, comme les Corses, les Bretons ou les Basques.» «S’endavalèm de vos», dit-il aux troubadours dans Rockstars du Moyen Age, aux cordes lyriques. Nous descendons de vous.

La filiation est en effet évidente: comme ses maîtres en collants, Francis Cabrel ne se lasse pas de chanter le sentiment amoureux, au passé, au présent et «à mourir» depuis 1977. Une mine inépuisable? «Dans mes lectures, un troubadour du XIIe siècle s’interrogeait: «Qu’est-ce que je peux encore raconter sur l’amour, tout a déjà été dit»! Voilà que huit cents ans plus tard, on craint nous aussi d’en avoir fait le tour. Mais je pense qu’il y a toujours un éclairage à trouver, un sentiment qui éveille de nouvelles images. Le sujet est d’une profondeur insondable, à mon avis il y aura toujours des chansons d’amour… et heureusement.»

Ecrire pour rester

Dans Sweet Baby James, Francis Cabrel reprend James Taylor à travers les yeux naïfs de jeunes amoureux et, dans A l’Aube revenant, il raconte le réveil de deux amants – un motif romantico-sensuel qu’on lui connaît bien. Musicalement aussi, pas de surprises, le totem de la chanson française reste fermement ancré dans son terreau folk acoustique aux accents bluesy: guitare sèche, percussions discrètes, voix si reconnaissable, mâtinée çà et là de chœurs féminins (dispensables). Une sobriété comme un gage de pérennité. «J’aimerais que les chansons que j’écris restent, et pour cela elles se doivent d’être le plus simplement habillées plutôt que de s’inscrire dans une mode. Je pense à Brassens, par exemple: c’est extrêmement simple mais toujours vrai aujourd’hui.»

Sans la bravade d’un Brassens, on retrouve le commentaire social cher à Cabrel, qui dénonce la disparition des librairies en centre-ville (Difficile à croire), l’individualisme à l’ère digitale (Parlons-nous) ou, comme il est de bon ton, le réchauffement climatique – associé, toujours pour alléger la barque, au coup de chaud provoqué par un tombé de bretelle. On apprécie ou non l’espièglerie.

Ni moralisateur ni révolutionnaire, Francis Cabrel revient exactement là où on l’attendait: en architecte d’une poésie refuge qui berce. «Il faut absolument trouver de la poésie, même là où elle ne saute pas aux yeux. Sans quoi, la réalité est trop dure à affronter», lâche le troubadour du Sud-ouest. Et en ces temps troubles, son chant n’aura jamais été aussi consolateur.


Francis Cabrel, «A l’Aube revenant» (Columbia).