Portrait

Francis Geffard et l’Ouest

Le gotha américain des lettres se retrouve ce week-end à Vincennes, près de Paris. Suivra, en Suisse, le festival L’Amérique à Oron du 27 au 29 septembre. Deux rendez-vous sous le sceau d’un libraire-éditeur parisien résolu à faire découvrir les écrivains du Nouveau Monde

Le raccourci est trop facile. Et pourtant. S’il arrivait dans ce bistrot parisien des Halles en version western, chapeau de cow-boy vissé sur la tête, Francis Geffard semblerait presque naturel. Non pas que l’homme aime le folklore. Encore moins les clichés. Mais la différence, oui.

Je ne suis pas un béni-oui-oui de l’Amérique. J’ai découvert les Indiens et leur littérature parce que je m’intéresse aux marges

«J’ai découvert les Indiens d’Amérique, et leur littérature, parce que je m’intéresse aux marges», explique au Temps le fondateur du Festival America, qui s’ouvre ce vendredi à Vincennes, aux portes de la capitale française. «Ce n’est pas le fait d’être américain qui me fascine. Je ne suis pas un béni-oui-oui de l’Amérique. C’est le fait d’être américain à part. A la lisière de ce capitalisme et de cette accélération qui envahissent tout.»

A quoi ressemble un éditeur? Quels arguments faut-il employer pour se révéler capable d’attirer vers cette ville de banlieue aussi charmante qu’ordinaire des stars de la littérature d’outre-Atlantique tels le roi californien du polar James Ellroy ou le Prix Pulitzer 2014 Anthony Doerr? Arrêt sur un parcours. L’homme qui nous fait face, et qui a inspiré le festival suisse L’Amérique à Oron, est d’abord un libraire. Donc un vendeur de livres, «cet objet pas très intelligent mais qui véhicule des tas de choses importantes».

Chez les «native»

On suit le fil. On le piste. Francis Geffard aime recouvrir ses traces comme tout bon éclaireur. Car l’homme débusque. En 1980, son premier voyage aux Etats-Unis le propulse chez ces native Americans aux extraordinaires qualités de conteurs. Une collection en sort dix ans plus tard: Terre indienne. On pense aux fresques d’anthologie, aux courses-poursuites à cheval dans les canyons comme les adore l’autre éditeur «américain»: le cinéaste Bertrand Tavernier, patron de la collection L’Ouest, le vrai chez Actes Sud.

Francis Geffard rectifie. Son Amérique à lui est sociale, consciente des menaces que les diverses ruées vers l’or font peser sur elle. «Les Indiens savent, sentent qu’on appartient à un monde menacé. Ils ont la fiction en eux», poursuit-il. L’inspiration est digne de Terre humaine, la collection chérie des explorateurs aujourd’hui dirigée par l’académicien baroudeur Jean-Christophe Rufin. Mais son univers est celui de la fiction: «Le matériau humain, c’est le creuset parfait. J’aime, aux Etats-Unis, ces clubs de lecture dont les membres dévorent ensemble les mêmes livres. Une histoire. Une intrigue. Des personnages. Un décor. Face à l’hypertechnologie de notre société, cela reste le meilleur remède.»

Libraires à l'heure d'internet

L’homme a, coté littéraire, mis le cap à l’ouest. Mais à Paris, sa librairie de Vincennes – en fait ses librairies, car il y en a plusieurs sous une même enseigne – irrigue la banlieue est. Une disruption intellectuelle aux portes du difficile département de Seine Saint Denis. Retour au cliché du cow-boy, remis d’actualité ces jours-ci par le dernier long métrage de Jacques Audiard, Les frères Sisters, dont les affiches constellent les kiosques parisiens. Francis Geffard se revendique au fond d’une autre époque, sans jamais perdre le fil de la modernité et de ses impératifs.

On pense à ces pistoleros reconvertis, en terres indiennes, en agents des chemins de fer chargés de négocier avec les tribus le passage des rails. Le progrès ne s’arrête pas. Surtout aux Etats-Unis dont il constitue le réacteur. Mais il se négocie, se discute, se raconte. A Chicago, à New York, à Washington, la diva de la télévision populaire Oprah Winfrey fait lire les livres qu’elle choisit à des millions d’Américains. A l’heure d’internet, éditeurs et libraires sont des ranchers assiégés toujours amoureux de leurs terres.

Trump n’est pas notre Amérique. Il est le produit d’une terre devenue folle à force de rêves de puissance et d’argent

Une représentante des tribus sioux du Dakota du Nord

On ne s’en étonne même pas. C’est dire. En une heure de conversation, alors que Paris achève son été caniculaire en terrasses, le fondateur du Festival America n’a presque pas parlé de Donald Trump. Inutile. Une représentante des tribus sioux du Dakota du Nord, en lutte depuis des années contre les projets de pipeline, finalement approuvé par le magnat de l’immobilier devenu président, nous avait en quelque sorte prévenu lors d’une rencontre inopinée en… Nouvelle-Calédonie. «Trump n’est pas notre Amérique. Il est le produit d’une terre devenue folle à force de rêves de puissance et d’argent», avait asséné cette femme, reçue au Centre culturel Jean-Marie Tjibaou.

Les écrivains canadiens

On se retourne vers Francis Geffard. L’œil s’est allumé. Le fantôme de James Ellroy, le maître des complots et du ressentiment des «petits Blancs» dépassés par l’Amérique, s’invite devant notre café. «Acceptons de reconnaître que nous tous, lecteurs, éditeurs, passionnés du livre et des lettres, appartenons à un monde minoritaire. Trump, c’est l’autre rive. Celle qu’on ne peut plus atteindre. Celle qui s’éloigne irrémédiablement.»

America est une aventure. «Tous bénévoles. Tous résolus à faire découvrir les écrivains de ce Nouveau Monde que restent les Etats-Unis ou le Canada [auquel le festival est consacré cette année]», complète notre interlocuteur. Bien joué. A défaut de vouloir se coltiner Trump et la peur qu’il distille – Fear, le livre choc de Bob Woodward, sera en vitrine à Vincennes – Francis Geffard a préféré bifurquer. Direction le nord plutôt que l’ouest. Les écrivains canadiens seront donc cette année à l’honneur, avant de descendre en Helvétie pour L’Amérique à Oron. Les soutes déréglées de l’Amérique, après tout, ont toujours été un filon pour d’excellentes fictions.


Profil

1958 Naissance en Afrique. Débarque en région parisienne à l’âge de 10 ans.

1980 Premier voyage aux Etats-Unis.

1990 Intègre les Editions Albin Michel.

1992 Première collection Terre indienne chez Albin Michel.

2002 Lance à Vincennes le Festival America.

2015 Publie «Toute la lumière que nous ne pouvons voir» d’Anthony Doerr. Succès de librairie et Prix Pulitzer.

Publicité