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Francis Picabia multiplié pour vous, lecteurs du «Temps»!

Ramaya Tegegne a réalisé un tirage risographique à partir d’une photographie d’André Breton trouvée dans le catalogue d’une exposition sur Dada. L’œuvre est la 8e proposée en souscription dans le cadre de la collection d’art du journal. Et la 3e en partenariat avec la HEAD

Notre première rencontre a eu lieu le jour du jury des New Heads Art Awards 2014, début novembre. Ramaya Tegegne présentait une performance. Durant une dizaine de minutes, elle poursuivait avec une autre jeune femme une suite d’exercices assez physiques, étrange chorégraphie nimbée d’arts martiaux. La proposition semblait peu propice à la désigner pour réaliser une estampe ou toute autre forme d’édition pour la collection d’art contemporain du Temps. Parmi les huit jeunes diplômés de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève participant à l’exposition curatée par Nicolas Trembley, la plupart s’exprimaient par le dessin ou la peinture; c’est pourtant elle que notre jury a conviée à participer à cette expérience, la troisième du genre.

Ramaya Tegegne avait redonné vie à une performance effectuée en 1977 par l’artiste californien Mike Kelley. Même pour les plus connaisseurs de l’artiste décédé en 2012, celle-ci n’avait de réalité qu’à travers une vidéo. Elle et sa complice rejouaient l’expérience, nous permettant de saisir une œuvre d’un autre temps tout en créant à leur tour pour aujourd’hui. La jeune artiste genevoise est une passeuse. Elle a le goût du partage, l’envie de porter plus loin ce qu’elle découvre dans ses explorations de l’art. Cela compte quand il s’agit de penser une œuvre qui puisse se multiplier. Mais ce qui donnait encore plus envie de travailler avec elle pour réaliser la huitième édition d’art contemporain du Temps depuis 2012, c’était son lien très fort avec le graphisme, le papier.

La performance n’est en fait pour elle qu’une découverte récente, née d’une invitation à participer à une exposition collective au Centre d’art contemporain à Genève, Hotel Abisso, début 2013. Elle y avait alors proposé ses trois premières performances, inaugurant sa série de Versions, sans se permettre encore de les incarner elle-même. Jusque-là, son cheminement était clairement lié au livre, à l’écrit. Par ses études de graphisme, à la HEAD, puis à Amsterdam, à la fameuse Gerrit Rietveld Academie, elle a acquis à la fois une maîtrise des outils, des concepts, et un goût pour la valorisation pertinente du matériel qui se retrouve entre ses mains. Ce souci reste intact dans son travail plus personnel, plus créatif, d’artiste. Elle a simplement décidé de devenir elle-même auteure. Mais d’une façon un peu particulière, qui s’articule en harmonie avec sa formation première plutôt qu’en rupture. Elle a choisi de s’exprimer à travers la parole des autres, pas simplement de la mettre en valeur.

Ramaya Tegegne voit un moment clé dans cette évolution. Lors d’un échange de projets avec une autre étudiante à Amsterdam, elle s’est intéressée à la notion de titre en art. C’est de là qu’est né Title, l’ouvrage qui a fait partie des «plus beaux livres suisses» 2010, le concours annuel de l’Office fédéral de la culture, et qui a gagné la médaille d’argent des «plus beaux livres du monde». Pour lui, elle a replongé dans l’histoire de l’art de manière plus personnelle que pendant ses études. Cela tenait de l’appropriation. Le mot évoque bien sûr tout un pan de l’art contemporain. Quand on le prononce devant la jeune artiste, elle rechigne, soulignant encore la particularité de son approche via le graphisme qui fait que son geste, qu’il s’exprime sur une page, dans un livre ou par l’acte performatif, sert toujours l’œuvre de départ et sa circulation.

Title et son succès lui ont aussi valu une invitation de Yann Chateigné, directeur des arts visuels à la HEAD, à venir participer à une discussion avec des étudiants. Elle était alors en stage chez un graphiste zurichois. Pas très heureuse toute la journée derrière un ordinateur, elle s’est assez vite laissée convaincre par la HEAD de compléter ses études par un master en arts visuels. Son travail de diplôme était tout à fait représentatif de l’évolution de son travail. Il portait sur le gossip dans l’art, notion intraduisible qui évoque autant la rumeur que la transmission. Elle en a fait un ouvrage, joliment baptisé Bzzz Bzzz Bzzz .

C’est pendant sa recherche pour Bzzz Bzzz Bzzz qu’elle a découvert la photographie d’André Breton en homme-sandwich portant une affiche de Francis Picabia. L’image est aujourd’hui à la base de son édition pour les lecteurs du Temps. Il y est question de la difficulté de faire émerger de nouvelles idées, du besoin de les redire, de les reproduire pour que celles-ci puissent être appréciées. D’où l’envie de faire connaître et reconnaître cette harangue de Picabia, servie par la belle jeunesse de Breton.

Cette image, elle a choisi de l’éditer en laissant clairement apparaître le livre où elle l’a trouvée, le catalogue de l’exposition Dada , en 2005 au Centre Pompidou. Elle indique ainsi qu’elle se situe dans une chaîne de transmission. Elle a aussi préféré un outil de reproduction qu’elle maîtrisait bien, la risographie.

Un risographe est une sorte de photocopieur qui permet de travailler un peu comme en sérigraphie. On n’y imprime qu’une couleur à la fois, qu’il faut laisser sécher de longues heures. La jeune diplômée a retrouvé pour ce travail le pool impression édition de la HEAD, où elle a été assistante pendant son master. Ses ateliers se sont développés ces dernières années, pour l’impression numérique, la typographie traditionnelle et la reliure, la gravure et la sérigraphie.

Sur le risographe mis à sa disposition, elle a pu établir tranquillement le léger décalage de l’image sur la feuille, choisir ce vert qui donne comme une saveur nouvelle à la photographie des années 20, qui nous la rend contemporaine sans nuire à sa valeur historique. Il reste à chacun des acquéreurs de l’œuvre, tirée à 50 exemplaires, à se transformer à son tour en passeur de Picabia, comme André Breton, comme Ramaya Tegegne. Qui a titré cette édition Picabias, au pluriel, bien sûr.

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Francis Picabia

Sur une affiche dada de 1920

«Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu et entendu depuis longtemps tas d’idiots»

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