Il avait en lui une colère que les années n’ont jamais vraiment éteinte, même si, avec le temps, il a fini par s’apaiser, reniant les bistrots où l’on refait le monde jusqu’au bout de la nuit pour renouer avec les paysages lémaniques de son enfance et la culture patrimoniale. Né à Vevey, le 1er janvier 1942, Francis Reusser a été figurant à la Fête des Vignerons en 1955 et placé en institution suite à quelques frasques adolescentes. Il a fait une formation de photographe et travaillé à la Télévision suisse romande où il chipait des bouts de pellicule pour se livrer à des premières expériences cinématographiques.

Plus jeune d’une dizaine d’années que Tanner, Soutter et Goretta, les fondateurs du nouveau cinéma suisse, Francis Reusser est le plus emblématique de l’esprit de 68. Ses premiers films témoignent de l’ébullition contestataire de la fin des années 1960. Sélectionné lors de la première Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en 1969, Vive la mort, son premier long métrage, suit deux amoureux en rupture de ban, raille les institutions suisses, critique la société de consommation et dénonce le sexisme. Forcément vieilli, ce manifeste plein de sève fait entendre la musique d’une époque et révèle un tempérament batailleur. Léopard d’or à Locarno en 1976, Le Grand Soir met en scène «une militante maoïste et un candide voltairien» qui dissertent sur le luxe et la lutte des classes. Seuls (1981) se ressent de la grande désillusion suivant Mai 68.

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Vieux lion

Au mitan des années 1980, Francis le gauchiste crée la surprise quand il adapte en scope Derborence de Ramuz. Mal lu, l’écrivain vaudois est à l’époque considéré comme réactionnaire. Le cinéaste remet les pendules à l’heure: «Ramuz n’est définitivement pas un écrivain patriotique et patoisant, mais un pessimiste fondamental. Il creuse en profondeur, inscrivant dans sa terre natale des drames qui tendent à l’universel plutôt qu’au national.»

L’intelligentsia alémanique insulte l’adaptation, qu’elle qualifie de «Heimatfilm». Francis Reusser passe pour un vendu, un «marchand de soupe». Pus tard, il en rigolait: «Nous, les enfants du western, trouvons un souffle épique chez Ramuz. Il a été le premier écrivain qui nous permette d’aller dans la nature à l’époque où tout le monde filmait son coin de rue. Dans les années 1970, on ne voulait pas du pessimisme de Ramuz. Qu’est-ce qu’on n’a pas déconné sur l’avenir radieux de la société! En fait, ce sont ceux qui dépeignaient le cauchemar qui avaient raison.» En 1998, il porte à l’écran un autre roman de Ramuz, La Guerre dans le Haut-Pays.

Pugnace, Francis Reusser n’a jamais cessé de lutter contre les injustices et les autorités fédérales. Il signe Voltaire et l’affaire Calas. Il suit une chorale suisse dans sa tournée en Palestine (La Terre promise). Lorsque à plusieurs reprises l’Office fédéral de la culture refuse de subventionner son projet d’adaptation de La Trinité, de Jacques Chessex, il se bat comme un vieux lion, monte sans peur ni reproche au créneau, traite publiquement les fonctionnaires de «lâches, de pleutres et de sans envergure». Contournant les difficultés, il réussit à tourner avec un budget modeste un aggiornamento de La Nouvelle Héloïse sur les hauts de Montreux.

Film testamentaire

C’est du côté de Ramuz encore qu’il trouve le titre de son dernier film, La Séparation des traces (2018). Dans cet essai autobiographique à la fois ludique et crépusculaire, le cinéaste revisite sa vie et son œuvre dans le cadre d’un dialogue avec son fils, Jean Reusser. Il râlait un peu quand on parlait de «film testamentaire». Lui qui n’avait pas son pareil pour capter les transparences du Haut-Lac avait d’ailleurs commencé à travailler sur La Passion Hodler.

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Dans la scène d’ouverture de La Séparation des traces, le cinéaste, après avoir mangé sur la terrasse de l’hôtel Bellevue, à Heiligenschwendi (BE), un «paniert schnitzel frites» et une meringue glacée plantée d’un petit drapeau suisse, contemple le panorama. Réconcilié, il monologue: «Ça m’irait bien que ça se termine là. Il y a de la sérénité, du paysage, de l’odeur, de la politesse, du respect…» Francis s’est éteint, à l’âge de 78 ans. Puisse-t-il avoir trouvé cette sérénité qui lui a longtemps fait défaut.


Une journée avec Reusser

Le 4 avril 2006, Antoine Duplan rencontrait Francis Reusser pour parler de la sortie d’un coffret DVD rassemblant plusieurs films tirés de l’œuvre de Ramuz. Il avait publié ce texte sur son blog le lendemain

C’était le printemps, c’était hier, c’était la première fois que je rencontrais Francis Reusser, à l’occasion de la sortie de Derborence. Il y avait quelque chose de joyeux dans l’air, une excitation, pas le Grand Soir, non, plutôt le Matin du Monde, c’était la grande réconciliation de Ramuz et du cinéma d’auteur suisse marqué à gauche, comme le rêve de pouvoir faire des westerns à notre manière. Il y avait des lendemains qui chantent dans l’air…

C’était hier, c’était il y a vingt et un ans… Ce printemps appartient à l’Histoire désormais, et nous aussi. Ramuz est entré dans la Pléiade, Derborence de Reusser figure dans un coffret DVD avec six autres films adaptés de l’œuvre du romancier vaudois. Pour parler de ce Ramuz cinéma, je suis allé trouver Francis Reusser à Bex où il habite.

Il m’attendait sur le quai de la gare. Ses cheveux sont blancs à présent, mais il a gardé son œil d’aigle, et sa faconde, et sa faculté à s’indigner, et à s’enthousiasmer. A l’intérieur du buffet, il m’a présenté Lamis, la petite serveuse immigrée qui lui semble incarner la Beauté sur la Terre aujourd’hui. Nous sommes allés sur les hauts de la ville où il réside. Nous avons bu un café, flatté son chat, regardé Vagabondage, la méditation filmée qui sert de bonus au coffret. Nous nous sommes installés sur la terrasse pour parler de sa rencontre avec Ramuz, de leur «parcours croisé».

L’herbe était verte, comme la brume qui montait de la vallée, et les Dents-du-Midi d’une blancheur éclatante. Le printemps faisait chanter ses premiers forsythias, ses primevères, ses pâquerettes et affolait les oiseaux.

Et puis nous avons roulé à travers Bex, admirant ces maisonnettes biscornues témoignant de l’architecture bernoise. Reusser m’a montré la maison de son enfance. Nous nous sommes arrêtés à l’Auberge du Bouillet, un restaurant situé à l’écart du monde, au bout de la route des Mines de sel. Le patron aime les chats, il y en a partout, en bois, en faïence, en fer, en photos et en dessins. Le patron imite aussi le cri du cochon, lorsqu’on n’est pas habitué, on croit d’abord que les canalisations sont en train d’imploser. A une table, le pianiste Thierry Lang mange avec un ami vigneron. Le vin chante si fort dans les verres penchés que les papilles frisent et les cœurs s’envolent.

Nous avons déjeuné sur la terrasse en contrebas de la falaise sur laquelle se ganguillent les chamois venus lécher le sel qui affleure. C’était le premier jour du printemps, le premier jour où l’on peut s’asseoir dehors. La salade de dents-de-lion avait la fraîcheur du talus, juste derrière.

Nous avons parlé, beaucoup parlé. De cinéma. De comédiens. D’Isabel Otero, si lumineuse dans Derborence, et qu’on voit désormais dans la série Diane, femme flic. Du val d’Hérens. De Derborence. De l’enfance. D’Anzeindaz… Nous avons plongé dans la mémoire de la culture et du pays. Une classe enfantine a traversé le pré, au-dessus, la maîtresse nous a fait bonjour de la main, comme sur les vieilles affiches que les offices du tourisme punaisaient dans les gares.

Nous étions là, revenus du Grand Soir et de tant de nuits d’ivresse et de tant de colères, heureux d’être en vie. Vieux sans doute pas. Assagis, pas vraiment. Réconciliés, peut-être… En tout cas, en harmonie avec le paysage, les gens, l’histoire, la nature…

Je pensais aux photos que Gustave Roud faisait de Ramuz, créateur ombrageux arpentant Lavaux drapé dans sa cape, clope aux lèvres, assis sur un muret de pierre, face au Léman immense, sombre silhouette dans la lumière solaire. Un simple cliché qui fonde une mythologie. Et nous deux, toutes proportions gardées, et Thierry Lang aussi qui scrutait à présent la falaise avec des jumelles, nous étions là, vivants, témoins de notre temps, de notre patrimoine culturel, de notre région. Plus tard, un des gosses qui traversait le pré dira peut-être: «Quand j’étais petit, j’ai vu le cinéaste Reusser sur cette terrasse»…

En ces moments où l’amitié fait entendre une musique enivrante, je me dis que la lumière qui nous accompagne lorsque nous sommes avec un cinéaste, c’est encore la lumière du cinéma, et les mots pour dire cette lumière, ici, chez nous, c’est encore les mots de Ramuz.