Cinéma

Francis Reusser entre dans les ombres du grand soir avec «La séparation des traces»

Dans une autobiographie testamentaire, le cinéaste pose un regard lucide et critique sur sa vie et son œuvre, et dialogue avec son fils. Cet essai philosophique très personnel révise l’histoire d’une génération

Révolté perpétuel, activiste inépuisable et noctambule urbain infatigable, Francis Reusser s’est progressivement rapproché de la nature et du patrimoine, portant à l’écran une opérette gruérienne (Jacques & Françoise) et deux romans de Ramuz (Derborence et La guerre dans le Haut Pays). Le recentrage sur les valeurs terriennes s’accentue avec sincérité, et une touche de dérision, dans l’exorde de La séparation des traces.

Le cinéaste est sur la terrasse de l’hôtel Bellevue, à Heiligenschwendi (BE), attablé devant un «paniert schnitzel frites» dans la grande tradition culinaire alémanique alpestre. Il mange de bon appétit, s’exclame «Ça, c’est le sommet!» en découvrant le petit drapeau suisse planté au sommet de la meringue glacée, mais apprécie le dessert et le panorama. «Ça m’irait bien que ça se termine là. Il y a de la sérénité, du paysage, de l’odeur, de la politesse, du respect…»

Faille azurée

Né en 1942, Francis Reusser appartient à la génération qui suit celle des fondateurs du nouveau cinéma suisse – Tanner, Soutter, Goretta… Ses films (Vive la mort, Le grand soir, Seuls…) expriment une révolte que les années n’ont jamais atténuée. Tandis que les ombres du soir descendent, le cinéaste brosse un autoportrait de l’homme et de l’œuvre, à la fois ludique et crépusculaire, tout empreint de ces regrets éternels que seuls connaissent ceux qui ont vécu passionnément les rêves des années 1960 et 1970.

A 20 ans déjà, il était «en permanence nostalgique des instants que nous venions de vivre» – des nuits d’ivresse à refaire le monde au Bagdad, à Genève. Révolté contre l’ordre social, le jeune homme n’en cultivait pas moins une forme de dandysme, éprouvant une «délectation morbide à s’amouracher des architectures du déclin, des villes d’eau où la mémoire se dissout dans l’oubli et les alcools exotiques». C’est à Evian que se déroule une partie du Grand soir (Léopard d’or à Locarno en 1976) dans lequel «une militante maoïste et un candide voltairien» dissertent sur le luxe et la lutte des classes… Dans La séparation des traces, Reusser, qui n’a pas son pareil pour filmer le paysage lémanique, revient au lac, cette «frontière imaginaire», cette faille azurée qui nourrit l’imaginaire, cette trace lumineuse entre deux cultures, deux amours…

Le septuagénaire montre son «visage abîmé». Une blessure sur la joue droite métaphorise cette blessure qu’est l’existence. Francis Reusser n’a pas connu sa mère. Il ressort cette photo, déjà vue, dans Seuls, d’une jeune femme pratiquant la varappe du côté de Zermatt. Il confesse un secret de famille, ce jour où il a surpris son père à la cave, un pistolet sur la tempe. Il évoque ses jeunes années, une figuration à la Fête des Vignerons de 1955, des frasques adolescentes qui lui valent un séjour en institution où il a la chance de tomber sur un «éducateur lumineux».

Images dématérialisées

«Mon monde social à moi, c’était le cinoche», dit-il. Photographe de formation, il fait ses premières armes à la Télévision suisse romande, vole des chutes de pellicule («Trente mètres de pellicule, deux minutes de bonheur…») pour s’adonner à des expériences dont les vestiges, déposés dans les caves de la cinémathèque, «le dernier rempart contre l’oubli», témoignent aujourd’hui des mutations du mobilier urbain.

Il n’a aucune affection pour le cinéma numérique, car «l’ombre et la mort ne peuvent être saisies avec des 1 et des 0». Il regrette les projections de jadis quand les salles baignaient dans la lumière chaude des lampes à charbon. Son fils Jean, 37 ans, monteur et réalisateur, relativise non sans impertinence l’attachement de Francis au cinématographe: «Lui qui a passé sa vie à conspuer la société marchande, il aimait bien accumuler du matériel…»

Francis Reusser n’a jamais baissé les bras. Bataillant contre les instances de subventionnement qui ont dédaigné son projet d’adaptation de la Trinité de Chessex, il n’a cessé de dénoncer les injustices (Voltaire et l’affaire Calas), a relu Rousseau pour Ma nouvelle Héloïse, est retourné en Palestine dans La Terre promise avec une chorale pour affirmer la puissance de l’art, seul apte à réconcilier les ennemis.

La scène du schnitzel est auto-filmée sur téléphone et envoyée à Jean Reusser. Anamnèse doublée d’une autocritique, La séparation des traces est aussi un passage de témoin. Le cinéaste propose un jeu de piste à son fils, qui les emmène de Bex à L’Estaque, sur les pas de Cézanne. Et puis les traces qu’ils laissent sur Terre divergent, les enfants prennent leur essor, les parents s’effacent.

Le film est terminé. Francis envoie le fichier à Jean. «Enter – et ça se propage, fissa», conclut l’artiste. Ces images dématérialisées le laissent songeur. Il est certes «plus facile de pirater un serveur que de voler et de porter des bobines»…


La séparation des traces, de Francis Reusser (Suisse, 2018), 1h13.

Projection en présence de Francis Reusser au City Club, Pully, ve 7 à 20h.

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