L’année Rousseau s’achève en beauté avec Ma Nouvelle Héloïse. Sur les hauteurs de Montreux, dans un hôtel désaffecté, un cinéaste revisite La Nouvelle Héloïse avec trois jeunes comédiens. Le verbe de Rousseau trouve de nouvelles résonances devant la caméra. La fiction féconde le réel, et inversement. Erudit et ludique, érotique et littéraire, cet impromptu réjouissant marque le retour de Francis Reusser au cinéma après de navrants déboires administratifs.

Avec le scénariste Jean-Claude Carrière, il a travaillé pendant deux ans sur une adaptation de La Trinité, de Jacques Chessex. Le projet a été débouté à deux reprises par les experts de la Commission de l’encouragement du cinéma de l’Office fédéral de la culture, pour son absence de «final impact» (en américain dans le texte) et parce qu’il ne semblait «pas entrer dans l’air du temps».

Novembre est à la pluie, mais Francis Reusser entre avec le soleil dans l’Hôtel du Port. Sous sa tignasse blanche comme neige, il conserve une ardeur de jeune homme. Il a l’amitié expansive, la générosité volubile, le verbe tonitruant. Il a choisi ce bistrot d’Ouchy où il venait manger, dans les années 60, quand il avait quelques francs en poche. On opte pour une des spécialités, l’émincé de veau aux morilles. Salade? «Je suis un très mauvais mangeur de salade», grommelle Reusser. Il ­hésite à prendre des frites, se rabat sur le riz: «Je vais être sage…»

Scoop: à 70 ans, l’enfant terrible du nouveau cinéma suisse va être sage. L’avant-veille à Genève, au Festival Tous Ecrans, devant une salle comble, il a «craché le morceau». Il a nommément traité «de lâches, de pleutres, de sans envergure» les fonctionnaires de l’OFC. «C’est vraiment l’Union soviétique des années 50.» Les jeunes cinéastes ont applaudi le vieux lion. «Je pense que je vais être frappé d’un interdit professionnel, mais j’ai trop souffert.»

Il dénonce la dérive jeuniste de la section cinéma de l’OFC. «Je n’ai pas encore vu le Resnais, mais je pense que c’est un beau film. Il y a quand même des octogénaires qui sont de jeunes gens maintenant. Il faut arrêter de jeter les vieux.» L’affaire de La Trinité lui reste en travers de la gorge. Ni la qualité intrinsèque du scénario, ni la filmographie de Reusser (Le Grand Soir, Derborence), ni l’aura de Carrière, scénariste de Buñuel et de Forman, ni le prestige de Chessex, ni l’appui de la RTS n’ont trouvé grâce aux yeux des experts de Berne.

«On avait quand même trouvé pas mal d’argent pour écrire. Leur refus, c’est aussi mettre 100 000 francs à la poubelle. En ne faisant pas ce film, j’ai gagné ma vie. C’est ça, le paradoxe: on finit par te payer pour ne pas faire de films. Comme disait Brecht, «on a toujours besoin de deux intelligences dans la vie, une pour se nourrir, l’autre pour créer. Le problème c’est que pour créer, il faut être bien nourri.» L’émincé de veau a le goût du terroir, de ce Pays de Vaud où Reusser est né, dans lequel il a bataillé et profondément ancré son cinéma.

S’il a durement accusé le «gâchis» de La Trinité, le cinéaste n’a pas baissé les bras. Il est allé frapper à la porte de la télévision avec son projet sur Rousseau. «Ils ont été formidables. Je leur rends hommage. En février on écrit, en avril on signe, en mai on tourne, dans une totale liberté, en novembre le film sort.»

Sa Nouvelle Héloïse intègre les ombres de La Trinité. Dans ce roman, Jacques Chessex ajoute à un classique triangle amoureux le bémol de la mort. Elle ronge un valétudinaire qui offre sa jeune femme à un écrivain. A Montreux, entre ciel et lac, les trois hypostases font un dernier tour de piste avec les fantômes de Miles Davis et de Rilke.

Coïncidence troublante, le tournage de l’Héloïse de Francis s’est principalement déroulé à Glion, dans les salons et les jardins de l’Hôtel Righi, quelque 200 mètres sous la clinique de Valmont, où se situe l’intrigue de La Trinité. «On avait une paix royale. Le soir, on descendait boire des coups à Montreux. J’ai retrouvé le bonheur de faire du cinéma. Des souvenirs du Grand Soir ou de Seuls sont revenus, lorsqu’on allait écrire des dialogues tous ensemble et qu’on ne savait plus très bien où commençait le film et où s’arrêtait la vie.»

Né à Vevey, Francis Reusser est à l’aise sur la Riviera, qu’il filme avec une sensibilité unique. «C’est le lieu de mon enfance. Là où j’ai fait mon meilleur film, Seuls. C’est un retour aux sources.» Ses personnages prennent de l’altitude aux Rochers-de-Naye, tombent à l’eau au large de Clarens, retrouvent l’état de nature dans la réserve des Grangettes. A l’heure où le Heimatfilm a la cote en Suisse, cet attachement aux paysages semble normal. Naguère, c’était le problème inverse. Quand Reusser le gauchiste a fait Derborence, il s’est fait insulter par les critiques alémaniques. «Comme je venais du Grand Soir, les gens disaient «Reusser fait du Heimatfilm». Il ne faut pas refuser les paysages de ce pays.»

Autodidacte ayant quitté l’école à 15 ans, Francis prend comme un «cadeau» tout ce que le cinéma lui a permis de lire. Il est incollable sur Rousseau et s’emporte contre l’illettrisme qui menace: «La langue, c’est le dernier trésor.» Vitupérant les courriers sans orthographe des producteurs et même des rédacteurs en chef, il affirme: «Perdre la langue, c’est perdre la faculté de construire un récit. C’est ce qui nous distingue des animaux.»

Débordant de sève, Ma Nouvelle Héloïse est tout à la fois un plaidoyer pour l’art, le manifeste d’une inextinguible passion pour le cinéma et un hymne à la jeunesse. Reusser est ravi qu’un copain lui ait dit: «On dirait un film de jeune.» Il s’est entouré de jeunes techniciens et de jeunes comédiens, Lucia Placidi, Simon Guélat et, dans le rôle de Marie/Héloïse, une jeune femme d’une ardente beauté, Mali Van Valenberg, de Sierre. Reusser a l’œil: n’a-t-il pas découvert Isabel Otero (Derborence) et Marion Cotillard (La Guerre dans le haut pays)?

Venu du théâtre, Edmond Vullioud incarne dans Ma Nouvelle Héloïse Dan Servet, un cinéaste qui ressemble à Reusser comme un frère. Ce «mystique laïque» sort de son purgatoire et refuse d’en «finir avec le cinéma des pères fondateurs». Il préfère l’argentique au numérique, parce que «les pixels, c’est carré partout, alors que les sels d’argent, c’est flou autour et net au milieu, comme le soleil». Photographe de formation, passionné de technologie, Francis Reusser raconte l’histoire du prototype de caméra légère que l’on voit dans le film: il a été fabriqué pour Jean-Luc Godard, qui voulait «faire une image et que c’est la nuit et qu’il pleut ou qu’il neige», zézaie-t-il dans une désopilante imitation de l’ami Godard.

Le bavarois est incontournable, et «bon comme en 1962». On parle de la Fondation romande, de James Bond, de Marguerite Duras, de la Cinémathèque suisse, des dealers à Bex, des amis qui ne sont plus, comme le producteur Jean-Marc Henchoz, avec, pour se consoler, le mot de Daniel Schmid: «Les gens ne meurent pas quand ils décèdent, ils meurent quand on les oublie.»

L’Hôtel du Port se vide. La pluie tombe dru. Le regard de Francis Reusser se perd sur la grisaille lémanique. Il dit doucement: «Les gens me trouvent insupportable, parce que je parle tout le temps. Mais c’est parce que la plupart du temps, je suis seul, et ne parle qu’avec mon chat.» L’éternel rebelle révèle sa nature inquiète d’enfant mélancolique. Dans le film, suite à une remarque blessante de sa compagne, Dan Servet a les larmes aux yeux. Cette émotion, c’est du pur Reusser, cet écorché vif que l’injustice révulse.

L’éternel rebelle révèle sa nature inquiète d’enfant mélancolique. Un écorché vif que l’injustice révulse