Franck Chartier, si à fleur de peau et d’âme soit-il, ne déroge pas à la règle ferme du port du masque en entretien. Sur le plateau, il se plie à la pose photo, visage nu. Dans les deux cas, il assume ses responsabilités avec douceur et fermeté. On se souvient que le danseur français lança sur les scènes son premier spectacle Caravana en 1999. Le voilà qui débarque au Grand Théâtre pour une première expérience opératique. Cela a quelque chose de surréaliste. L’univers de la troupe Peeping Tom, qu’il a fondée en 2000 et codirige avec Gabriela Carizzo, se situe à des années-lumière des codes du monde lyrique.

Dans la tradition du genre pluri-centenaire, proposer une forme d’opéra-théâtre dansé, avec d’importants ajouts musicaux, tient de la performance funambulesque. D’autant plus pour le registre baroque, si fragile et délicat. Le grand écart ne semble pourtant pas perturber l’artiste, habitué aux mouvements extrêmes du corps et de l’esprit. S’attaquer à l’un des monuments fondateurs de l’épopée lyrique paraît pourtant s’être fait sans problème.

«Le Temps»: Pourquoi «Didon et Enée» pour débuter à l’opéra?

Franck Chartier: La première proposition d’Aviel Cahn était La Traviata. Mais je ne me sentais pas de traiter cette œuvre si emblématique et chargée. J’avais besoin d’intimité, de petite forme, et d’un caractère de personnage central plus complexe. Didon est une âme sombre, à la fois forte, déterminée, mais fêlée, notamment par la peur d’aimer. C’est une femme de raison, qui s’y perd.

Qu’est-ce qui vous a motivé?

Pouvoir bénéficier d’un orchestre vivant et enrichir la partition courte et très épurée de Purcell ont été deux moteurs très puissants. La musique d’Atsushi Sakaï [qui pratique le violoncelle et la viole de gambe dans le baroque comme dans l’improvisation, ndlr] permet de plonger encore plus profondément dans les pensées et l’âme de l’héroïne.

Comment jouez-vous sur la crête sensible de la recomposition musicale?

Il ne s’agit pas de recomposer Didon et Enée, mais d’en accompagner le cheminement avec des interventions choisies à certains moments. Nous avions envie d’une musique neutre, sans couleur, qui ne dérange pas celle de Purcell mais puisse créer une ambiance orchestrale à même de refléter la profondeur d’âme de cette femme. Comme un zoom sur la noirceur de ses pensées, afin de suivre son déclin jusqu’au suicide.

Qu’a représenté le fait de travailler sur une partition?

C’est une situation passionnante. Particulièrement dans le cas de la collaboration d’Emmanuelle Haïm et Atsushi Sakaï. Fonctionner en binôme, dans le partage, parfois ensemble, parfois séparément, mais main dans la main, est une aventure extraordinaire. Surtout quand deux interlocuteurs différents ont un esprit si ouvert. Ce rapport de couple en fosse et de complémentarité musicale est magnifique. Avec la cheffe Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, dès le début, nous avons été d’accord de ne pas toucher à Purcell. La quarantaine de minutes de musique supplémentaire d’Atsushi Sakaï agit comme un révélateur, parfois un saturateur d’atmosphères. J’aurais beaucoup aimé mixer davantage les mondes, mais cela aurait trop transformé l’œuvre originelle. Et je ne suis pas encore assez familier de l’opéra.

Pourtant, dans vos pièces, vous utilisez régulièrement des extraits vocaux classiques.

La voix chantée est très porteuse pour moi. Elle sublime tout et ouvre l’entrée dans le fantasme, entre les notes et les mots. La musique est un moyen hypnotique de raviver le souvenir, la mélancolie et la réflexion. De pénétrer plus loin en nous-même par le biais de flashbacks du passé notamment.

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Votre grammaire corporelle et vos thématiques tournent autour du temps, de l’effondrement, du vieillissement, de la perte de contrôle ou du corps meurtri. «Didon et Enée» s’inscrit-il dans cette énergie?

Pour moi, le sujet tourne autour de l’autodestruction. Didon est amoureuse d’Enée et s’effondre à l’annonce de son départ. Bien qu’Enée renonce finalement à partir, la détermination et l’angoisse d’avoir à souffrir encore l’emportent. Sa force et sa vulnérabilité la poussent à arrêter l’histoire. Elle est prête à mourir d’amour pour un homme.

Quels moyens avez-vous utilisés pour plonger dans cette dualité?

Sur le plan gestuel, l’accélération et le ralenti expriment par exemple le travail sur la temporalité, les mouvements du cœur et les questionnements de l’esprit. Les trois personnages centraux sont doublés d’acteurs-danseurs qui incarnent le dédoublement de personnalité de Didon. Celle-ci est représentée par une femme qui met en scène sa propre vie à travers l’histoire de Didon. Cela offre un jeu de miroirs entre réalité et rêve, raison et folie.

Qu’avez-vous découvert du Grand Théâtre?

D’abord, une confiance formidable dans mon travail. Ensuite, un nombre et une qualité d’artisanats incroyables, qui se perdent dans beaucoup de théâtres. La possibilité de réaliser des décors immenses et magnifiques, grâce à ces corps de métier engagés, est une chance et un privilège rares. Ces savoir-faire, ces compétences et cette passion n’ont pas de prix.


Didon et Enée, Grand Théâtre, Genève, en direct le lundi 3 mai à 20h30 sur GTG Digital, Mezzo Live HD et Arte Concert.

Diffusion sur RTS Un le 10 juin à 22h45 dans le cadre de l’émission «Ramdam».