Trois octaves et un air de castrat

Lyrique Le contre-ténor argentin Franco Fagioli possède une voix hors norme

A 34 ans, il vient de signer chez le prestigieux label Deutsche Grammophon

Après la consécration, la solitude. Isolé dans une petite loge, là-haut, sous la toiture de l’église de Saanen, Franco Fagioli plie sa chemise de concert. Les bravos du public résonnent encore dans sa tête. Il vient d’être acclamé après avoir chanté Haendel et Porpora au Gstaad Menuhin Festival. «Mille grazie!» a répondu le contre-ténor au public, dont la voix semble incroyablement riche et puissante.

Quand il chante, Franco Fagioli change de contenance. Son visage s’élargit, les sourcils levés, sa mâchoire légèrement tordue; il en fait saillir les muscles, laissant apparaître des commissures aux lèvres. Difficile de ne pas penser à Cecilia Bartoli, son égérie avec laquelle il a partagé la scène et enregistré des disques.

A 34 ans, Franco Fagioli est le contre-ténor qui monte. La prestigieuse maison de disques Deut­sche Grammophon l’a ravi au label indépendant Naïve pour le signer en juin dernier. Ceux qui l’ont vu à la scène, paré d’une tenue baroquissime dans l’opéra Artaserse de Leonardo Vinci (ou en version de concert à l’Opéra de Lausanne), ont succombé à ses torrents de vocalises. Pourvu d’une voix plus charnue que celle d’un Philippe Jaroussky, capable de couvrir trois octaves, le contre-ténor argentin brille dans les rôles de castrats napolitains (y compris chez Haendel) et certains emplois rossiniens. «Bien sûr, je suis un contre-ténor, mais si on parle des caractéristiques de ma voix et des rôles que je fais, ça correspond plus ou moins au registre de mezzo-soprano.» Et d’évoquer Marilyn Horne, Jennifer Larmore, Anne Sofie von Otter ou «la» Bartoli parmi ses modèles. Pas exactement des messieurs…

Né à San Miguel de Tucumán, dans le nord-ouest de l’Argentine, ce chanteur très affable, sans manières (alors qu’il en a sur scène), a d’abord été pianiste avant de se consacrer à la voix. «Je suis d’origine mi-italienne, mi-espagnole. Mes parents ne sont pas musiciens, bien que ma mère ait une bonne oreille et un instinct pour la musique. Elle jouait un peu de la guitare – mais pas de manière professionnelle.» Sa grand-mère paternelle, elle, enseignait la musique aux enfants à l’école, à Tucumán. Chez elle, le petit garçon vit ses premières sensations au piano. Mais tout commence dans un chœur d’enfants. «J’étais soprano dans ce chœur et j’ai été sélectionné pour faire des solos.» A 11 ans, il chante l’un des trois Garçons dans La Flûte enchantée de Mozart. «C’était très impressionnant!» Mais le piano l’attire davantage. Et il va empocher un diplôme, à l’Université de Tucumán. «J’adorais les Sonates de Mozart et Beethoven en particulier.»

Il a 18-19 ans lorsqu’il veut reprendre le chant. «Personne ne savait ce qu’était un contre-ténor dans ma ville de naissance!» Lui s’amuse à singer et imiter les voix de femmes. «Je faisais toujours des blagues en chantant dans le registre aigu, pas en voix de poitrine.» Jusqu’au jour où il tombe par hasard sur un enregistrement du Stabat Mater de Pergolèse. «A l’époque, j’étais requis pour accompagner un chœur au piano. Je voulais entendre ce Stabat Mater, et j’ai donc acheté un CD de l’œuvre dans un magasin.» De retour chez lui, il reconnaît la tessiture de soprano, mais la voix de contralto, elle, sonne «étrange». «J’ai regardé les noms des chanteurs sur le CD et j’ai vu que c’était Emma Kirkby qui chantait la partie de soprano et James Bowman celle de contralto. Je me suis dit: «Oh, mais c’est un homme! Il chante d’une manière similaire à la mienne lorsque je blague!»

Deux professeurs vont lui enseigner les rudiments du chant: d’une part une soprano américaine, venue de Boston, d’autre part un baryton à Buenos Aires, lorsqu’il entre à l’Instituto Superior de Arte du célèbre Teatro Colón. «C’étaient des chanteurs «normaux» – non pas des contre-ténors – qui m’ont appris la technique traditionnelle du bel canto.» Cette école du chant italien est celle dont se réclame Franco Fagioli. «Aujourd’hui encore, il y a différentes écoles de chant. Haendel lui-même sollicitait des castrats pour ses opéras et des contre-ténors pour ses oratorios. Or, les castrats venaient de l’Italie avec une technique de bel canto napolitaine et les contre-ténors, eux, étaient issus de l’Angleterre.»

En 2003, Franco Fagioli remportait le Premier Prix du concours international de chant de la Fondation Bertelsmann «Neuen Stimmen». En 2004, le voici engagé au Haendel Festival de Halle. Puis, en 2005, il décroche deux rôles à l’Opéra de Zurich, après avoir auditionné auprès du directeur de l’époque, Alexander Pereira. «La Suisse occupe une place particulière dans mon cœur. Ce furent presque mes débuts à l’opéra en Europe.» D’autant que les engagements sont de taille!

D’abord il chante Ottone, dans Le Couronnement de Poppée de Monteverdi sous la direction de Nikolaus Harnoncourt (au côté de Jonas Kaufmann en Nerone), puis le rôle-titre de Giulio Cesare de Haendel, sous la conduite de Marc Minkowski, avec Cecilia Bartoli en Cléopâtre. Cette expérience auprès des plus grands le galvanise. «J’avais un très bon maquillage pour Jules César. Je ressemblais à une très vieille personne alors que j’avais 24 ans!»

Et pourtant, il a fallu l’album en hommage au castrat Caffarelli chez Naïve, sorti en 2013, et le fameux Artaserse de Vinci, donné à l’Opéra de Nancy avec Philippe Jaroussky, Max Emanuel Cencic et toute la bande des contre-ténors, pour que le nom de Franco Fagioli éclate au grand jour. «Vous voyez combien cette carrière peut être injuste!», s’enflamme-t-il. «Jonas Kaufmann est célèbre depuis peut-être neuf ans, alors qu’il chante depuis qu’il a la vingtaine. Si vous n’avez pas un nom, personne ne se souvient de vous, même si vous avez fait un super-job!»

Cecilia Bartoli lui a donné un sacré coup de pouce en l’engageant pour des concerts et des enregistrements, puis au Festival de la Pentecôte de Salzbourg qu’elle dirige. Du reste, le contre-ténor argentin possède une couleur de voix et une technique qui se rapprochent étrangement – dans les qualités comme les défauts… – de la mezzo romaine. «Nous sommes de très bons amis. Elle a été très généreuse à mon égard, y compris en partageant des idées sur la technique vocale.» On y trouve ces vocalises délirantes, parfois excessivement martelées, des mimiques pas très agréables à regarder, mais dans les arias lentes, Franco Fagioli est capable de créer un climat d’apesanteur sans perdre en consistance dans le timbre.

Dans les airs de bravoure, en revanche, le contre-ténor n’hésite pas à jongler de l’aigu au grave. On y sent l’effort surhumain, comme un athlète obligé de se dépasser pour dominer des écarts de tessiture diablement escarpés. «Même si les castrats étaient opérés, ils étaient capables de garder une voix grave, insiste-t-il. Ils étaient entraînés à utiliser la totalité de la voix, non seulement les notes aiguës mais aussi les notes graves.»

Une demi-heure après avoir entamé la conversation, sa chemise de concert est toujours sur les genoux. Il ne reste plus qu’à la plier définitivement, avant de repartir sur les routes, toujours en quête de ces sensations fortes qui font la fascination qu’exercent les «castrats» du XXIe siècle. Ou presque.

«Personne ne savaitce qu’était un contre-ténor à San Miguelde Tucumán, ma villede naissance»