En 2001, en voyant débarquer à Locarno une directrice italienne et triompher contre toute attente son compatriote Maurizio Sciarra avec Alla rivoluzione sulla due cavalli, on a cru qu'un tournant était pris. Selon le vieux souhait d'italophones, Locarno allait devenir une plate-forme crédible pour le cinéma italien, malgré la concurrence rapprochée de la Mostra de Venise. Début 2002, à l'annonce de la démission forcée du directeur de celle-ci, Alberto Barbera, sous pression du nouveau gouvernement Berlusconi, on s'est dit que c'était gagné pour Irene Bignardi: nombre de cinéastes italiens se rabattraient cette année sur Locarno en signe de protestation. Las! Avec un seul film – d'un habitué de Locarno de surcroît – au programme et une vingtaine de bricoles vidéo, un malaise éclate au grand jour.

Interrogée sur ce sujet épineux, Madame la directrice avait ceci à nous dire: «Certains producteurs se sont peut-être posé la question, mais l'hésitation a duré un mois, pas plus, avant qu'ils décident de préférer tout de même Venise. Et je vous le dis avec une certaine amertume, parce que j'ai vu certains grands défenseurs de la démocratie, jurant que «jamais, jamais» ils n'iraient à Venise cette année, puis retournant leur veste pour y aller malgré leurs belles paroles. Il y a au moins un film que j'aurais voulu avoir et qui est parti directement pour Venise. D'autres n'étaient pas prêts et dans les cas d'un conflit entre réalisateur, producteur et distributeur, il n'y a rien à faire: les films sont purement et simplement bloqués. Heureusement, il reste Nanni Moretti par exemple, qui nous a réservé la primeur de I diari della Sacher, dont il est le producteur. Moretti n'a qu'une parole: il ne va pas à Venise parce qu'il est contre le gouvernement et contre les choix politiques des personnalités culturelles.»

Ledit Moretti, lors de sa conférence de presse de lundi à propos de cette série de courts métrages (dont l'idée est de conserver une mémoire nationale fondée sur des témoignages ou des journaux intimes) est resté plus évasif sur ces questions de politique festivalière qui rejoignent la politique au sens large. C'est tout juste s'il a lancé une pique contre la presse italienne qui avait crié au «miracle» lors de l'annonce du programme de Venise il y a huit jours par Moritz de Hadeln (un Suisse providentiel pour sauver l'honneur de Berlusconi, lire ci-contre). Pour Moretti, il n'y avait en effet nul besoin d'un miracle dans la mesure où Alberto Barbera avait remarquablement fait son travail durant son mandat bêtement interrompu.

A vrai dire, sans compter les très consensuels hommages à Dino Risi et Michelangelo Antonioni, le programme italien annoncé à Venise ne paraît pas très «pointu». A l'exception de La Forza del passato de Piergiorgio Gay, adaptation d'un roman remarqué de Sandro Veronesi, et de Un viaggio chiamato amore de Michele Placido, le «monsieur propre» du cinéma italien, les autres (Sergio Rubini, Liliana Cavani, Paolo Virzi, les débutants Daniele Vicari et Edoardo Ponti, le fils de Sophia Loren) ne font guère illusion. On est déjà plus gêné de la présence annoncée de courts métrages ou de documentaires signés Bernardo et Giuseppe Bertolucci ou Marco Bellocchio, cinéastes «de gauche» patentés. Mais pour ce genre de films, il faut savoir que la plate-forme vénitienne est presque une condition sine qua non à leur existence. De toute manière, l'ambiance sera électrique sur le Lido, où l'on devrait pouvoir mesurer l'ampleur du ressentiment contre un gouvernement qui a déjà opéré des coupes sombres dans les subventions et limogé la quasi-totalité des responsables du secteur cinéma de la Péninsule.

Ce qu'on ne saura peut-être jamais, c'est qui sera là contraint par des producteurs trop liés à l'empire médiatique Berlusconi pour pouvoir se défiler et qui aurait pu être prêt pour Venise mais aura préféré laisser passer la «saison chaude». Même le Festival du cinéma italien d'Annecy, en octobre, risque d'arriver trop tôt pour faire les comptes. Du côté de Locarno, le seul reproche qu'on peut adresser à la directrice, c'est de ne pas avoir pris pour la Piazza un film de Cannes aussi remarqué que L'Ora di religione/ Les Paroles de ma mère de Marco Bellocchio, pour lequel ses distributeurs suisses ne se bousculent pas et qui aurait aisément déclassé tous les navets qu'on y a vus à ce jour.