Tambours japonais ou burundais, solos de batterie, beats électroniques: cette fin de semaine, Lausanne sera animée d’un seul et même pouls, exaltant. Celui du Percussions Festival International, dont la première édition se déploie jusqu’à dimanche à l’Opéra de Lausanne, aux Docks comme au D! Club pour 14 concerts et événements sous le signe du rythme.

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Dans le sillage de ce rendez-vous remuant, François Bernaschina publie Percussions, et la musique est née. Un ouvrage dans lequel ce docteur en psychologie, amateur de paléontologie et de musique, décortique l’origine, le développement et les mille visages des percussions. Plongée dans cette «famille d’instruments qu’on frappe, claque, gratte ou brosse», à l’origine de toute musique.

Le Temps: Aux racines de la musique, il y avait la percussion, dites-vous. Mais son origine serait pourtant historiquement difficile à tracer…

François Bernaschina: Oui car, contrairement aux premiers instruments connus, comme ces flûtes en os percées de trous découvertes dans le Jura allemand et vieilles de 35 000 ans, les percussions sont en général conçues en matériaux organiques résistant moins bien au temps. Malgré tout, mon postulat est qu’avant d’être mélodique, la musique était rythmique. Et le premier instrument, c’était probablement le corps humain – lorsque nos ancêtres ont découvert qu’en frappant une partie charnue ou osseuse de leur anatomie, ils obtenaient des sonorités différentes.

A quand remontent les plus anciennes traces de percussions?

Il y a ces pierres taillées, vieilles de 4000 ans, découvertes en Afrique subsaharienne au début du XXe siècle et longtemps identifiées comme des pilons à grain. Jusqu’à ce que le paléomusicologue français Erik Gonthier, estimant qu’elles étaient beaucoup trop lourdes pour moudre, leur trouve une autre fonction: il s’aperçoit qu’en frappant le corps ou l’extrémité des pierres, on produit des sons très distincts! La découverte se poursuit dans des grottes françaises, comme celle de Saint-Cézaire, où Erik Gonthier observe des traces de coups sur les stalagmites. Et découvre que, selon la zone d’impact, on obtient jusqu’à une vingtaine de notes différentes. Comme un orgue naturel!

L’invention de la percussion serait donc intrinsèquement liée à notre environnement…

Oui. On peut même imaginer que c’est en s’inspirant de certains primates, qui tambourinent sur le contrefort des arbres, que l’homme a eu l’idée d’entrechoquer deux morceaux de bois. Tout est parti de là. D’ailleurs, la pratique n’a jamais disparu: pensez aux castagnettes, aux claves cubaines, aux puilis polynésiens, ces bambous fendus frappés l’un contre l’autre… Au fil des inventions et découvertes de nouveaux matériaux (comme le fer), l’homme a modulé les sons à l’infini.

La peau tendue du tambour viendra, elle, bien plus tard?

Oui, parce qu’elle implique une grande maîtrise technique: tanner, tendre, fixer sur un fût évidé, avec de la résine ou du cordage. En Asie, on élabore des laçages complexes qui permettent de moduler la tension de la peau pendant le jeu.

Très tôt, toutefois, les percussions sont chargées d’une dimension sacrée.

Oui, notamment chez les Egyptiens qui cherchaient à reproduire avec ces rythmes le battement du cœur, synonyme de la vie elle-même. Mais les percussions avaient aussi pour but de communiquer. A l’image des tambours parleurs, que l’on trouve notamment en Afrique. Un peu à la manière du morse, ces tam-tam permettaient de transmettre un message de village en village, comme l’arrivée d’envahisseurs. Une méthode qu’on utilisait aussi sur les champs de bataille européens, pour indiquer des mouvements de troupe, une retraite… Mais il ne faut pas oublier la vocation festive des percussions, associées à la liesse populaire. Pour cette raison, elles ont longtemps été exclues des milieux nobles ou de culte.

Jusqu’au Moyen Age?

Le Moyen Age, c’est l’âge d’or des cloches, qui s’invitent en haut des campaniles et rassemblent les fidèles au moment du prêche. On invente alors le carillon, mais aussi la crécelle, ce rouet qui émet un claquement quand on le fait tourner. A l’époque, les pestiférés, les lépreux et les juifs devaient l’agiter pour annoncer leur arrivée… Dans l’histoire, les percussions ont parfois été perçues comme démoniaques. Sebastian Virdung, ecclésiastique et musicien allemand de la Renaissance, estimait par exemple que ces rythmes charriaient la voix du diable, prenant possession de nos âmes…

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Quand les percussions gagnent-elles leurs lettres de noblesse?

A l’époque baroque, lorsqu’elles intègrent les orchestres – même si elles restent souvent cantonnées au rôle d’accompagnatrices. Mais certains compositeurs leur donnent une place de choix. Comme Berlioz, qui adorait les enclumes et leur son métallique très pur – on le retrouvera, bien plus tard, dans le générique de Star Wars. Wagner aussi qui, lorsqu’il compose L'Or du Rhin en 1869, utilisera pas moins de 18 enclumes!

La naissance du jazz, dites-vous, représente un tournant dans l’histoire des percussions.

Entre autres parce qu’il voit naître, au début du XXe siècle, la batterie – dont la popularité ne sera plus jamais démentie. Plus qu’un instrument, c’est un mini-orchestre, une collection d’instruments préexistants. On retrace par exemple l’origine du charleston (cymbale) jusque dans la Rome antique et le scabellum, une sorte de double semelle sur laquelle étaient fixés deux disques métalliques. En frappant du pied, on tenait le rythme.

Votre livre offre un survol des percussions dans le monde. Quels spécimens vous ont marqué?

Il y a le tympanon, instrument venu du Moyen-Orient qui prend la forme d’une caisse de résonance relativement plate sur laquelle sont tendues des cordes. Lorsqu’elles sont percutées à l’aide de petits marteaux, on obtient un son magnifique, similaire au clavecin. Plus archaïque, le to’ere polynésien, un tronc évidé sur lequel on frappe avec de petits madriers. Comme pour d’autres instruments à fente, l’épaisseur des lèvres varie afin de produire des sonorités différentes. Citons encore la Marble Machine, inventée dans les années 2010 par le groupe suédois Wintergatan. Un dispositif plus grand qu’un homme, large comme un grand bureau et muni d’une manivelle qui, une fois actionnée, fait circuler des billes métalliques jusqu’au sommet de l’instrument. Une fois lâchées, celles-ci viennent frapper des lames et former une mélodie. C’est un spectacle extraordinaire.

Une manière de dire que les percussions sont polymorphes et universelles…

Oui. Sans doute plus que les cuivres ou les vents, on les retrouve sur tous les continents et sous toutes les formes. Et au fond, on n’a besoin de rien pour en jouer – taper des pieds à la manière des danseurs de schuhplattler, cette danse folklorique de Bavière, ou frapper ses paumes comme les danseurs de flamenco.

Il suffit d’assister à un concert pour voir le public applaudir, battre le tempo sur ses cuisses, bouger en rythme. Cette forme d’expression ancestrale nous touche, nous ancre. Depuis les couvercles des casseroles de notre enfance, les percussions restent proches de nous. On continue d’en inventer de nouvelles, comme le hang en 2000, et plus encore grâce aux nouvelles technologies. L’histoire des percussions est loin d’être terminée!


François Bernaschina (texte), Gilles Scherlé (illustrations), «Percussions, et la musiques est née», Ed. Favre, 328 pages.

Percussions Festival International, Lausanne, divers lieux, du 17 au 19 juin.