Le premier étage de l’hôtel des Bergues est étrangement agité ce lundi matin de novembre. Comme chaque année à la même période, le palace genevois accueille les ventes d’horlogerie et joaillerie de la maison Christie’s. Une fourmilière d’individus tirés à quatre épingles s’affaire pour régler les derniers détails, faire passer les clients à travers le détecteur de métaux ou leur faire remplir les formulaires pour participer aux ventes. François Curiel, lui, ne semble pas le moins du monde atteint par le stress ambiant. Il accueille la journaliste sans cravate ni veste, et lui montre comment passer outre à la sécurité.

Le Français, président de Christie’s Asie-Pacifique et à ce titre numéro 4 de la société, est ici comme à la maison. «Lorsque j’ai commencé en 1969, nous n’avions qu’une seule salle de vente à Londres, explique-t-il. Si on a ouvert ici à la fin des années 1970, ce n’est pas en raison d’une stratégie minutieusement pensée mais parce que le président de la maison avait réussi à décrocher la vente des bijoux de Nina Dyer [ndlr: mannequin britannique mariée successivement au baron Thyssen Bornemiza puis à Sadruddin Agha Khan].» Les droits d’importation en Angleterre s’élèvent alors à 15%. «Nos avocats se sont mis en quête de pays où l’on pouvait faire entrer des pièces de joaillerie sans droit de douane.» La Suisse et Hongkong s’avèrent particulièrement libérales. «A l’époque, il fallait 4 jours pour arriver jusqu’à Hongkong… La Suisse était bien plus proche! On hésite un temps entre Zurich et Genève, et c’est finalement cette dernière – considérée comme plus gaie – qui l’emporte.» La maison Christie’s, qui fête cette année ses 250 ans, compte aujourd’hui neuf salles de vente, d’innombrables bureaux aux quatre coins de la planète et 2200 collaborateurs (dont 750 spécialistes). «Quand je suis entré dans la maison, nous n’étions que 200 employés, 198 Anglais et deux étrangers: un Italien et un Français, moi.»

François Curiel est tombé dans les enchères par hasard, à l’occasion d’un stage d’été pour perfectionner son anglais. «Ma mère venait d’une famille de magistrats et comme je ne savais pas bien quoi faire après mon bac, je me suis inscrit en faculté de droit. Pendant les vacances, mon père ne voulait pas que je reste à Paris sans rien faire, il m’a alors envoyé chez Christie’s à Londres.» Comme son paternel possède une affaire de bijoux et d’argenterie, le chef de la maison britannique le place par affinité au département bijoux. «Trois jours avant que je ne reparte en France, un collaborateur démissionne. Mon supérieur était très embêté: à l’époque il n’y avait pas de ressources humaines, c’était à lui de faire passer des entretiens et trouver la bonne personne. Il m’a alors dit: «Toi, tu m’as l’air de faire l’affaire, ça te dirait de rester?» J’ai accepté et n’ai jamais terminé mes études…»

Le marché des enchères a tellement évolué depuis les années 70 que, selon les dires de François Curiel, il n’a pas eu besoin de changer d’employeur pour relever de nouveaux défis. «Quand je suis arrivé, Christie’s faisait le 50% de ses affaires avec deux départements: les tableaux anciens et le mobilier.» La maison était organisée autour de ces deux pôles. «Aujourd’hui, les tableaux anciens ne représentent que 3% et le mobilier 2%. 40% des ventes actuelles concernent les tableaux des départements d’après-guerre et contemporain, 22% les tableaux impressionnistes et modernes: vous imaginez l’évolution qu’a dû opérer la maison!» Pour le professionnel, deux éléments ont bouleversé le secteur des enchères. Le changement de goûts des collectionneurs, toujours plus nombreux, dès les années 1980, à s’intéresser aux œuvres des XXe et XXIe siècles. Et la globalisation qui touche de plein fouet le marché en transformant une clientèle restreinte de connaisseurs en un réservoir quasi sans fond de riches néophytes désireux de diversifier leurs actifs, voire leurs placements de capitaux.

La maison anglaise, contrairement à sa concurrente l’américaine Sotheby’s, n’est pas cotée en bourse et n’a par conséquent aucune obligation de transparence quant à ses résultats. Mais François Curiel lâche tout de même quelques projections. «2016 fut une année de consolidation avec des ventes qui seront probablement 30% inférieures à celles de 2015, mais avec un pourcentage de vente de 85%, ce qui reste excellent, puisque l’année dernière il était de 80%.» Pour conserver sa place de leader, Christie’s continue de se réinventer en redessinant, au passage, les contours du marché des ventes aux enchères, chamboulant le calendrier et multipliant les ventes curatoriées, ces enchères construites comme des expositions, en mêlant les styles, les artistes et les époques autour d’un thème, le but étant de suggérer aux amateurs de diversifier leurs acquisitions, l’art africain se mariant si bien avec un Dubuffet ou un Picasso…

Après avoir mené à bien de nombreuses missions stratégiques pour Christie’s, François Curiel est aujourd’hui président de la maison pour l’Asie-Pacifique. «En 2009, on m’a envoyé en Asie pour développer la salle de vente de Hongkong. A l’époque, on faisait 200 millions de dollars annuels. A présent, on en fait 800 millions. Ma deuxième mission en Chine, c’était de trouver la clé de la Cité interdite…» La législation protectionniste de l’empire du Milieu ne permet pas à des maisons d’enchères étrangères d’organiser des ventes sur le territoire sans partenaire local. Dans un premier temps, dès 2005, l’«auctionneer» anglais s’associe à une société d’enchère basée à Pékin et nommée Forever.

«Cela a pris un peu de temps, mais le 1er avril 2013, au prix d’un lobbyisme intense exercé sur les instances politico-culturelles du pays, nous avons reçu notre licence pour organiser des enchères sans partenaire chinois.» Aucune autre permission de cette sorte n’a été accordée à une autre maison d’enchères étrangère. «Christie’s vend pour 8 milliards de dollars par an. Plus de 30% (environ 2,4 milliards de dollars) de nos résultats proviennent du marché asiatique et 80% de ces 30% de Chine.»

Et en 2017, quelle sera la priorité de Christie’s et de François Curiel? «Il en existe plusieurs, dont le développement numérique de nos affaires. Nos clients sont toujours plus nombreux à vouloir tout faire de derrière leur écran. Ils feuillettent nos catalogues en ligne, ils nous posent des questions en ligne, ils paient en ligne, puis reçoivent les objets à domicile. Même pour des objets à 100 000 ou 200 000 dollars, ils ne veulent plus forcément discuter avec l’un de nos spécialistes. Pour satisfaire à ces nouveaux usages numériques, nous allons notamment renforcer notre présence sur WeChat, l’équivalent de Facebook en Chine.»