/avant-garde romande (6/6)

François Gremaud, regard aimant et décalé

François Gremaud, 36 ans, est un metteur en scène à la Tati, qui privilégie les petits riens sur les grandes envolées. Sens de l’absurde et goût pour l’ailleurs en font un poète du futur, une valeur sûre

Pour François Gremaud, metteur en scène fribourgeois de 36 ans qui a fait ses classes à Bruxelles, la vie tient plus à l’aléatoire qu’à une ligne qu’on peut soi-même tracer. D’où, dans ses spectacles légers sans être light, la présence de listes loufoques, d’inventaires fantasques et de jeux heureux sur les probabilités. D’où aussi des lancers de sapin, des chutes de plots et des mines interloquées. Mieux vaut rire de ce hasard qui fait et défait notre destinée, dit ce grand artiste (1 m 90), aux yeux si clairs et si ouverts qu’on y plonge volontiers.

2011, c’est un peu, beaucoup sur les scènes romandes, l’année François Gremaud. Déjà, parce que le créateur explorateur sera l’invité phare du far°, Festival des arts vivants de Nyon, du 10 au 20 août. Avec la 2b company, sa formation, il y pratiquera son théâtre décalé dans lequel objets, espace, temps, plus rien ne semble évident. A la manière de Jacques Tati, Gremaud montre à quel point le réel est fragile, perpétuellement menacé d’un coup de sac, d’un glissement.

2011 est aussi son année, car le metteur en scène a joliment dirigé Yvette Théraulaz dans Comme un vertige, tour de chant à la Comédie de Genève au printemps. La grande dame, toujours puissante dans ses quêtes, avait en plus cette pointe d’étonnement, presque un ravissement «made in Gremaud», qui la rendait encore plus pertinente.

Enfin, 2011 est son année, car François Gremaud a gagné les faveurs de René Gonzalez, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne, qui accueille deux de ses spectacles l’an prochain. Autant dire un tremplin pour un possible destin européen. Dans cette rencontre, Sandrine Kuster, directrice de l’Arsenic, a servi d’intermédiaire. Et le hasard a aussi joué son rôle. Parce que l’Arsenic est en travaux, la salle lausannoise a envoyé ses artistes «se faire voir ailleurs», annonce avec malice son programme d’une «saison STF (Sans Théâtre Fixe)».

Le metteur en scène fribourgeois est allé se faire (bien) voir à Vidy. Et présentera Re, sa nouvelle création qui, de l’éternel retour au refoulé, en passant peut-être par le céleri rémoulade, s’interroge sur le préfixe français… Le facétieux reprendra également dans la salle au bord de l’eau KKQQ, succès de l’an dernier où un savant système de synchronisation rendait compatible le son et les images d’improvisations perpétrées en ordre dispersé devant des écrans. Soit une tendance très contemporaine qui porte un titre culotté et qui a plu à René Gonzalez, car François ­Gremaud est d’abord «un poète au grand cœur» avant d’être un bidouilleur rageur.

La douceur. Elle est là, la distinction de ce fils de professeur de physique à l’EPFL, tellement passionné par son métier que ses nuits ressemblaient à ses jours, traversées par d’insatiables curiosités. «Mon père m’a transmis le goût d’un questionnement sans agacement. C’est un bon vivant, un costaud à moustache qui, face à la beauté du paysage, a simplement voulu comprendre son fonctionnement. Tous les matins, il se lève à 3h30 pour écrire, chercher, remplir d’innombrables carnets», note François, qui est né à Berne en 1975 dans une famille de quatre enfants, a grandi à Lausanne avec une maman au foyer «imbattable pour dégotter n’importe quel objet», avant de rejoindre Fribourg à 10 ans.

«Ce fut un choc culturel, ne serait-ce qu’au niveau du bac à sable», se souvient le trentenaire toujours surprenant. «A Lausanne, des bancs permettaient, imposaient, aux enfants de rester propres quand ils maniaient la pelle et le seau. A Fribourg, on devait plonger dans la matière. Ça me paraissait dingue, à la fois péquenot et révolutionnaire!»

Le déménagement était motivé par une donnée familiale dont on retrouve la trace dans les spectacles de la 2b company. Christian, le frère cadet de François, est sourd de naissance et, au-delà des écoles fribourgeoises qui semblaient mieux adaptées à ce handicap, au-delà de la langue des signes que tout le clan a apprise, les deux frères ont développé un langage à eux qui a rendu François sensible aux différents types de communication. D’où, dans ses créations, cette joie de dire autrement. Mais aussi cette conscience des difficultés de compréhension et de la solitude ultime de l’individu.

«François dit par la bande, de manière très sensible, le tragique de l’existence», saluait le comédien Pierre Mifsud, lorsqu’il incarnait le mémorable Jean-Claude dans ­Simone, two, three, four, création de 2009. Pull et pantalon bleu ciel, ton sur ton beauf à souhait, ce Jean-Claude fou de chiffres ne cessait de compter en mètres la longueur de spaghettis mangés par l’oncle ­Denis avant sa mort. A ses côtés, Martine, ex-scout et championne de voltige, ventilait à chaque mise sous pression. Tandis qu’Alejandra, beauté née à Bogota, affichait une sérénité inversement proportionnelle à la somme de coups essuyés.

Soit une folle inventivité au service de tous les possibles de l’existence avec cette conviction qu’il n’y a pas une seule façon d’avancer. «Cette pluralité de points de vue, je l’ai développée à l’Institut national supérieur des arts du spectacle (Insas) entre 1998 et 2002. Contrairement à la SPAD, conservatoire de Lausanne de l’époque qui délivrait un enseignement très orienté politiquement, l’Insas a pour principe d’initier à tous les domaines de la création théâtrale. Dans la branche mise en scène, j’ai étudié le son, l’éclairage, la scénographie, l’administration, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, des aspects juridiques également, concernant les droits d’auteur, des notions de photo, de radio… Ça peut paraître dispersé, mais ça m’a donné de vrais outils et une décontraction par rapport à tous les médias de la scène.»

Décontraction, humour, sens de l’observation, décalage, sensibilité aussi profonde que légère, inspiration… Face à ces qualités, on a évoqué Jacques Tati comme parenté esthétique. François Gremaud cite aussi les metteurs en scène français Philippe Quesne et zurichois Christoph Marthaler au rang de ses modèles fondateurs. «Je suis complètement fasciné par la manière dégagée qu’a Marthaler de dire des choses capitales. Récemment, à Bâle, j’ai vu sa mise en scène de La Grande-Duchesse de ­Gérolstein, opéra-bouffe d’Offenbach. A un moment, pour évoquer le départ à la guerre des hommes, tout l’orchestre se lève et quitte le plateau. Et Marthaler a l’audace de poursuivre l’opéra sans la musique jusqu’à la fin de la représentation! Comment mieux montrer l’hémorragie provoquée par une mobilisation?»

Mais encore. Comment François Gremaud, qui a suivi le gymnase en scientifique puis une année de graphisme à l’Ecal, Ecole cantonale d’art de Lausanne, s’est-il finalement décidé pour le théâtre qu’il a pratiqué en amateur au Conservatoire de Fribourg, auprès de Gisèle Sallin? «Le coup de tonnerre, ce fut Bernadetje, du Flamand Alain ­Platel. Pour une fois, le théâtre me parlait. Ce mélange de jeunesse populaire à la dérive et de culture savante avec Bach, ce plateau animé par mille saynètes en même temps, cet esthétisme de la profusion rock, punk et baroque. J’en ai pleuré.»

Mais surtout, François Gremaud a choisi le théâtre car il aime ses comédiens. Anne-Catherine Savoy et Pierre Mifsud hier. Tiphanie ­Bovay-Klameth et Michèle Gurtner aujourd’hui. Véritables compagnons de création. «Quand je vois la force d’incongruité de Pierre ou de Michèle, leur capacité à se décaler des normes tout en restant simples dans leur rapport au public, je suis aux anges. Dans mon théâtre qui ne souligne pas le sens, mais qui laisse au spectateur le soin de se faire sa cuisine privée, c’est très important d’avoir des personnalités fortes et libres en scène. Je suis un créateur heureux de ces petits miracles.»

Heureux et qui sait transmettre cette joie de l’exploration à tous les amateurs de haute sensibilité en liberté.

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