MUSIQUE

François Hadji-Lazaro, dernier Mohican de la scène française

Jeudi, l'Undertown de Meyrin accueillait Pigalle, première formation du leader des Garçons Bouchers.Face à la domination des grandes maisons de disques, cet artisan éclectique organise la résistance

Sorte de Don Quichotte des temps modernes, auteur, compositeur et interprète – il maîtrise vingt-cinq instruments, de la vielle à roue à la cornemuse –, leader de Pigalle et des Garçons Bouchers, mais aussi directeur de Boucherie Productions, François Hadji-Lazaro bataille depuis plus de quinze ans contre les moulins à tubes des grandes maisons de production. Entretien avec un garçon dont les horizons sont moins bouchés qu'on pourrait le penser.

Le Temps: Sur le dernier CD de Pigalle, Alors…, vous utilisez plus de samples qu'auparavant, pourquoi?

François Hadji-Lazaro: Les Garçons Bouchers ont été parmi les premiers à utiliser des boîtes à rythmes. Avec Pigalle, au début, on n'était que deux. Pour jouer sur scène, on a mis les claviers et les basses sur séquenceurs. Malgré ma culture folk, je trouvais ça naturel. Dans le dernier album, on a poussé la chose le plus loin possible en associant des instruments acoustiques – y compris médiévaux –, des guitares saturées, des synthés et des samples. L'électronique permet de faire toutes sortes de choses. Grâce aux samples, des instruments comme la vielle à roue deviennent facilement utilisables dans une création moderne.

– Par rapport à l'humour caustique des Garçons Bouchers, Alors… fait plutôt grise mine…

– A Boucherie, nous avons toujours été extrêmement pessimistes par rapport à la situation économique. Alors… est une forme de bilan. Notre génération n'a pas de quoi être fière de ce qui se passe aujourd'hui. La vraie question est: «Que va-t-il se passer maintenant?» On ne donne pas dans l'optimisme abruti, mais il y a suffisamment de Boys Bands qui le font pour que l'on puisse occuper un autre terrain. Plus que jamais, je trouve qu'il y a de quoi s'inquiéter. On va pas faire semblant, dire que tout va bien alors que c'est faux.

– Et l'espoir dans tout ça?

– L'espoir c'est que les gens se rendent compte qu'aujourd'hui, la nécessité n'est pas de balayer devant sa porte, mais de changer les choses en profondeur. En Europe, la puissance des grosses compagnies de production se fait de plus en plus sentir. On est à la fin d'un siècle censé être créatif et on va de plus en plus vers des produits stéréotypés. Avec les Boys Bands et autres, on voit arriver des produits tout faits. Moi, ça me fait très peur. Si les gens ne disent pas: «On en a ras-le-bol, on veut autre chose», il n'y aura jamais de changement.

– C'est dans ce sens-là que vous considérez le label Boucherie Productions comme un «îlot de résistance»?

– Au début, le groupe n'était pas assez connu et, de toute façon, on n'avait pas envie de signer chez une major. En même temps, le milieu alternatif était trop fermé. On refusait à la fois le système capitaliste du disque et ce milieu complètement sectaire. Boucherie est issue de ces deux démarches, musicale et sociale. On ne représente rien par rapport aux majors, mais il y a un côté symbolique dans cette résistance. Boucherie est un des rares labels ouverts à plusieurs styles de musique qui parvienne à survivre sans recevoir de subsides.

– Après onze ans d'existence, quel est le bilan de Boucherie?

– Au départ, on espérait arriver à une assise financière permettant de prendre des risques financiers et de multiplier les expériences. Malheureusement, on est toujours au stade du coup par coup. C'est un peu énervant, mais quand on voit les autres se faire rayer de la carte, on se dit qu'on n'a pas à se plaindre. De toute façon, faut pas rêver, le marché du disque, en France, c'est une catastrophe. Les disques sont trop chers, et puis, de la part des médias, il y a un refus total de tout ce qui est parallèle.

– Pourtant Louise Attaque (bientôt 500 000 albums vendus) vient du circuit indépendant…

– Louise Attaque c'est l'exemple grave pour nous, l'exception qui confirme la règle. Tous les p'tits jeunes qui envoient des cassettes pensent qu'il est facile de réussir. Alors que ce qui se passe pour Louise Attaque étonne tout le monde, personne n'aurait parié sur un tel succès. En dehors du fait que je n'aurais jamais signé le groupe, qui est une copie conforme de plein de choses, je suis très content pour eux et pour le marché du disque.

– Vous avez 40 ans, deux enfants, la boulimie de travail est toujours aussi forte aujourd'hui qu'il y a quinze ans?

– Oui, parce qu'on a trouvé le bon fonctionnement. On fait deux ou trois dates, on s'arrête, on repart. Avec le travail pour Boucherie, je garde un certain recul. J'ai aussi des périodes cinéma qui me permettent de changer complètement de milieu. En plus, Pigalle est un groupe qui touche un public très diversifié, on peut jouer aussi bien dans une fête de village que dans un cabaret rock, une grande scène, ou un festival. C'est jamais pareil, donc ça permet de se ressourcer à chaque fois.

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