Qui n’a parfois, en secret, nourri le sentiment de ne pas vivre pleinement? D’être passé à côté de son existence, de n’y avoir goûté qu’à moitié, comme si elle s’était trop tôt enlisée dans les habitudes? Nous sommes comme ces animaux attachés à un piquet, «dans le pré du possible», broutant toujours la même herbe; la corde qui nous retient a pour nom «consensus» ou «idées reçues», tout ce qui «dissimule, réduit, falsifie la vie». François Jullien ne prétend pas donner de recettes, ni les clés d’une sagesse, mais interroge, avec exigence, la philosophie de l’existence. Il poursuit cette exploration depuis Nourrir sa vie, paru au Seuil en 2005; de livre en livre, sa pensée revient sur elle-même, se déployant en spirale pour mieux se réinventer, élargir son territoire.

La «vraie vie» n’est pas, sous la plume de François Jullien, une vie «idéale» qui se référerait à un au-delà, à un Paradis situé dans l’après. Elle n’est pas non plus une façon d’exister plus parfaite et plus intense, prônant la satisfaction des désirs. Elle réside dans un entre-deux: «au seuil de la possession, au bord de l’assouvissement, dans l’entre ténu, proprement vivant, de la réalisation et de la rétention». Et Jullien de citer le Rousseau amoureux du début du livre IV des Confessions, dans la «Journée des cerises», qui maintenait son désir en suspens, non assouvi, toujours actif.