Portrait

François Margot, le Veveysan dionysiaque qui préside à la Fête des Vignerons

L’abbé-président a les pieds dans la glèbe et la tête dans les nuées. Mélomane, homme de lettres sachant compter, il est le grand ordonnateur des festivités de 2019

Sous le soleil de septembre, la Confrérie des Vignerons offrait une agape à l’embouchure de la Veveyse. François Margot saluait les figurants d’un chiasme rayonnant: «Grâce à vous, la fête sera belle comme le vin est bon grâce aux grappes.» La transsubstantiation de l’énergie collective en élévation de l’esprit et beauté éphémère renvoie aux mystères de l’eucharistie. «La Fête des Vignerons n’est pas une fête comme les autres. Parce qu’elle honore la terre et ceux qui la travaillent, elle convoque les sentiments forts d’une sorte de religion profane.»

La menace climatique exalte cette dimension sacrée: «On ne cultive pas la vigne comme on vend un billet d’avion, relève François Margot. On obtient un fruit de la nature dans le respect de la durabilité. L’industrie change ses moulins, ses laboratoires pharmaceutiques. Le vigneron, lui, plante ses ceps pour trente ans, pour cinquante ans; il érige ses murets pour cent ans. Son activité s’inscrit dans une forme immémoriale de respect.»

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Ceux qui imaginent l’abbé-président en notable vaudois cuit au vin blanc se fourvoient. François Margot est un homme de culture brûlant du feu de la passion. L’œil est vif, la voix claire, le verbe précis, l’élégance naturelle, l’humour aux aguets. Epris de la belle région où il est né, ce Veveysan de souche est un pragmatique qui se donne les moyens d’atteindre ses idéaux: il préside plusieurs sociétés (Montreux-Vevey Tourisme, Fondation Hindemith, Arts et Lettres…) et siège dans divers conseils d’administration.

Doté d’une excellente oreille, il organise nombre de concerts, vénère la musique baroque, Purcell, Boësset, Rameau, «toute cette grande culture qui circule entre Florence et Londres». Et «adore la langue du XVIIIe, celle de Montesquieu, de Saint-Simon, de La Bruyère, voire de Rousseau, cette langue magnifique dont nous avons perdu la capacité d’écriture et d’énonciation».

Fraternité humaine

Un pied dans le spirituel, un autre dans le temporel, une main pour la culture, l’autre pour l’économie, administrant les mélodies légères qui dansent sous les ormeaux et 900 tonnes de charpentes métalliques, François Margot harmonise la raison et l’affect, le yin et le yang, l’abbé et le président…

Rosissant d’aise lorsqu’on le compare à l’honnête homme, ce modèle d’humanité apparu au XVIIe, il prend un air effaré pour confesser: «Je suis affreusement pascalien»… Et de citer une pensée du «brave Blaise» qui le résume sans doute: «On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois et remplissant tout l’entre-deux.»

Trop jeune pour participer à la Fête de 1955, dont il ne garde que «de vagues souvenirs sans doute entretenus pas la légende familiale», il a vécu de l’intérieur celles de 1977 et 1999. La force de la «vague de participation» l’a transporté. Des hommes et des femmes dépassent les codifications sociales. Des Vaudois, «par essence peu sûrs d’eux» et tendant à se «vriller sur leur sentiment de culpabilité» s’immergent dans la fraternité humaine et créent collectivement un événement culturel et «populaire au sens noble du terme».

Vignes dorées

Le gigantisme de la Fête (800 000 visiteurs attendus) et son coût (100 millions de francs) agacent certains zélateurs de la modestie vaudoise. François Margot admet les critiques mais objecte que «reconnu par l’Unesco comme bien culturel immatériel, ne nous appartient-il pas de le partager avec de très nombreuses personnes? Cela dit, je conçois fort bien qu’on puisse imaginer une Fête de dimension plus modeste. Peut-être nos successeurs la feront-ils.»

En des temps soucieux de santé publique, la prévention de l’alcoolisme se défie-t-elle de la Fête des Vignerons? «Thématiquement, ce serait une erreur, car la Fête fait l’éloge du travail des vignerons et de la terre, pas du tout celui des encaveurs et des œnologues. Il n’est fait allusion au vin dans le spectacle que de manière allusive et équilibrée. Il est vrai que nous cherchons aussi à mettre en avant le produit fini qu’est le vin, mais de noble manière.»

Hygiénistes et festifs

Les organisateurs ont donc mis sur pied un programme de sensibilisation à la qualité de la dégustation plutôt qu’à la quantité de l’ingurgitation. François Margot rappelle qu’autrefois «certains piétistes fustigeaient la Confrérie qui faisait défiler dans les rues de Vevey des divinités païennes. Ils fermaient ostensiblement leurs volets en les claquant pour occulter ces dévoiements. Il y a toujours eu une sorte de lutte entre les hygiénistes au sens intellectuel, religieux ou sanitaire, et les festifs. Nous recherchons l’équilibre.» L’œil pétille: «La devise de la Confrérie est «Prie et travaille». Dans le travail, on boit; dans la prière, on boit moins…»

En septembre, à bord du Vevey au large de Vevey, face à Lavaux déployant ses parchets flavescents, l’abbé-président, très Napoléon Bonaparte au pied des pyramides, a lancé: «400 000 ceps nous regardent!» Ah bon? 400 000? Il éclate de rire: «Je ne pouvais pas ne pas saluer ces vignes dorées. Alors j’ai inventé un chiffre…» En langue ramuzienne, cela se dit Passage du poète.


Profil

1953 Naissance à Vevey.

1973 Maturité classique au Collège de Saint-Maurice.

1977 Tient un rôle dans les Arbres de mai à la Fête des Vignerons.

1999 Vice-président de la commission des costumes et de celle des décors à la Fête des Vignerons.

2016 Inscription de la Fête des Vignerons sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco.

2019 18 juillet: coup d’envoi de la douzième Fête des Vignerons.

 

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