La poigne d’un comédien accompli. Son abattage éclairé, sa détente de matou. Au Théâtre de Carouge jusqu’à dimanche, François Marthouret est jupitérien en Isidore Lechat, cet écrase-tout, cet empereur de la combine, des arrangements avec la loi, de l’escroquerie considérée comme une épicerie fine. Il darde dans Les affaires sont les affaires, comédie qui fleure son époque, la France de 1902, hantée par l’affaire Dreyfus, marquée par la mort scabreuse du président de la République Félix Faure, sous les caresses de sa maîtresse – il se rêvait César, il finit en Pompée, s’amusaient les mauvaises langues. Octave Mirbeau, 52 ans alors, est ulcéré par cette corruption généralisée. Sa pièce est l’anatomie d’un système où les sans foi ni loi prospèrent en ogre.

Un air de Berlusconi

D’actualité, le sujet? A l’évidence, même si la pâte de Mirbeau est bien de son temps. Les figures secondaires, l’épouse et la fille en particulier, sont plus silhouettées que nuancées. Mais l’auteur du Journal d’une femme de chambre a des infamies à dénoncer, des coups à porter, des colères à libérer. Isidore Lechat est le concentré de tout ce qu’il déteste et peut admirer néanmoins – un cynisme inoxydable, mais une vitalité phénoménale. On a dit parfois que le personnage était inspiré d’Eugène Letellier, ce patron de presse tout puissant à qui Mirbeau a affaire. Peu importe à vrai dire. Mais Lechat se fait attendre. L’auteur a du métier, il appâte son public.

Il n’est pas encore là, mais on ne parle que de lui, au pied d’un portique magistral percé de trois ouvertures. Dans la mise en scène de Claudia Stavisky, directrice du Théâtre des Célestins à Lyon, Marie Bunel, dans le tailleur de Madame Lechat et Lola Riccaboni, dans les baskets de Mademoiselle Lechat, n’ont qu’Isidore à la bouche. Un menteur, s’agace Madame, mais un chef de famille fiable. Un exploiteur, un vampire, la honte de sa jeunesse, fulmine Mademoiselle, recroquevillée sur sa chaise, remontée comme sur les barricades. «Lechat, Lechat, Lechat», hurle la cohorte des admirateurs à l’extérieur, comme on acclamait naguère Berlusconi. Et voilà que ce Napoléon de la magouille déboule au pas de charge.

Dangereux comme un boxeur torve

Le plaisir des Affaires sont les affaires, c’est lui, François Marthouret, 73 ans, qui depuis les années 1970 marque la scène francophone, brûlant tout jeune pour Peter Brook et Antoine Vitez. Il feule, mais en sourdine, rumine ses coups comme un vieux boxeur qui n’aurait pas perdu la main, manoeuvre en routinier de la rhétorique. Un monstre? Mieux, une force au travail, brutale et bonhomme, odieuse et séduisante. Voyez sa morgue quand il congédie son majordome, le déclassé vicomte de la Fontenelle joué sur un merveilleux nuage par Geoffrey Carey. Sentez son plaisir quand il embobine le marquis de Porcellet (Eric Caruso).

Mais survient la catastrophe. L’annonce de la mort de son fils, victime d’un accident de voiture. François Marthouret alias Lechat se détraque à vue et vous êtes soudain bouleversé. Deux aigrefins tentent de profiter de sa détresse pour lui faire signer un contrat. Il se redresse au ralenti. Dans un instant, il mettra à genoux ces amateurs et embouchera un cigare. Un grand acteur a ce pouvoir: vous émouvoir en patriarche blessé, puis, dans la seconde, vous glacer de nouveau. Octave Mirbeau, qui était sévère, aurait adoré.


Les affaires sont les affaires, Théâtre de Carouge, jusqu’au 18 déc.; rens. www.tcag.ch