République des lettres

François Mitterrand, le président qui ne voulait pas être écrivain

Toute sa vie, François Mitterrand a écrit. Des livres, des articles, et beaucoup de lettres. Il aurait eu 100 ans ce 26 octobre. Après la publication de ses lettres d’amour à Anne Pingeot, peut-on vraiment parler d’un président écrivain?

«Un personnage exceptionnel, multiple, ambivalent, lyrique, dont la vie publique et privée fut un roman.» De François Mitterrand, ce président qu’il côtoya comme reporter durant ses deux septennats (1981-1995), l’ancien journaliste du Nouvel Observateur Robert Schneider a tout lu. Livres, articles – dont les premiers publiés dès 1945 dans Libres, le journal du mouvement national des prisonniers de guerre, puis dans Votre Beauté, détenu par Eugène Schueller, fondateur du groupe L’Oréal et financier du mouvement d’extrême droite des années 1930 La Cagoule –, et lettres, politiques ou personnelles.

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Son jugement sur la plume mitterrandienne, que la publication récente des Lettres à Anne (Ed. Gallimard) a ramené sur le devant de la scène, à quelques jours du centenaire de sa naissance, le 26 octobre 1916? «Sa plume était trempée dans une France charnelle, inspirée de la géographie autant, sinon plus, que de l’histoire, explique-t-il dans De Gaulle et Mitterrand (Ed. Perrin). Il n’avait pas une idée de la France, mais une sensation. Celle que donnent un être vivant, ses formes, son regard… La France était pour lui fille de l’eau, du sol. Son pays était fait de paysages.»

L’écriture, essentielle pour les présidents français

On sait combien l’écriture importe pour les personnalités politiques françaises en général, et les présidents en particulier. Charles de Gaulle était, avant d’incarner la France libre, un polémiste militaire et un penseur stratégique hors norme. Georges Pompidou, ancien élève de l’Ecole normale supérieure et agrégé de lettres en 1934, a laissé derrière lui une Anthologie de la poésie française. Valéry Giscard d’Estaing, une fois l’Elysée derrière lui, a commis en 1994 un premier roman, Le Passage (Ed. Fixot).

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Mais Mitterrand fut, de loin, celui qui fit le plus rimer sa carrière et ses fonctions avec le monde des lettres, évoquant à chaque fois qu’il le pouvait les écrivains si français qui l’avaient façonné, tels Lamartine ou Jacques Chardonne. L’ancien ministre de la Culture Jack Lang fut son confident: «François Mitterrand avait besoin de lire et de réfléchir, se souvient-il pour Le Temps. Il n’avait alors besoin que d’un fauteuil surmonté d’une lampe de lecture, avec ses ouvrages préférés à côté. Rue de Bièvre, dans son pigeonnier parisien, son bureau croulait sous les livres. Il annotait, écrivait, toujours à l’encre bleue.»

«Il avait en lui la force de l’écriture»

Peut-on, aujourd’hui, dire qu’il fut le plus écrivain des présidents de la Ve République? Laquelle s’apprête, ce mercredi, à lui rendre hommage au Musée du Louvre, sous la pyramide qu’il fit construire, en présence de François Hollande. Son ancienne collaboratrice Laure Adler hésite. «Il avait en lui la force de l’écriture, c’est indéniable, raconte-t-elle. Il savait aussi formidablement tourner ses phrases. Il magnétisait les gens de lettres car il était un héros politique. Peut-on être un grand auteur quand on est le héros de l’histoire?»

Mitterrand avait passionnément aimé L’Enchanteur et nous (Ed. Folio), ce roman de François-Régis Bastide qui met en scène un homme politique déçu, mais visionnaire, dans l’île suédoise d’Yxsund. Il avait dans sa poche, le soir du premier tour de l’élection présidentielle d’avril 1981, En lisant, En écrivant, de Julien Gracq (Ed. Corti). «Il lui a manqué, pour asseoir sa réputation d’écrivain, une grande œuvre non politique, poursuit Laure Adler. De Gaulle a laissé ses Mémoires. Pompidou son anthologie. Pour Mitterrand, on se reporte toujours à ses deux livres politiques les plus acérés: Le Coup d’Etat permanent (Plon, 1964), pamphlet anti-de Gaulle, et La Paille et le Grain (Flammarion, 1975), son premier aveu de défaite.»

«Ecrivain, je n’aurais pas été un écrivain d’imagination»

Rude défaite, en effet, que celle de 1974. Une tragédie politique, à l’issue de laquelle la plume de François Mitterrand aurait fort bien pu prendre le dessus sur son ambition politique inextinguible. Contre VGE, le candidat socialiste perd de justesse: 49,19% contre 50,81%. Moins de 400 000 voix de différence. Dans La Paille et le Grain, le leader socialiste répond au journaliste Paul Guilbert sur son possible destin littéraire.

Or le natif de Jarnac confie: «Ecrivain, je n’aurais pas été un écrivain d’imagination. J’observe. J’écris. J’aime ce qui est écrit. La langue, la philologie, la grammaire. […] A quoi cela tient-il? Elevé dans la culture classique où la composition française et la récitation latine ordonnaient le nombre et la phrase, cela a structuré mon langage. Trop parfois: j’ai conscience qu’il faut briser le moule. Ceux qui brisent, annoncent, sont ceux qui créent. Ils ont besoin de cela…»

Un homme centré sur ses passions

L’aveu est clair. Mitterrand n’est pas un transgressif. Il préfère se cantonner dans l’amour épistolaire des Lettres à Anne, recueil de missives accompagnées de collages, parfois fleur bleue, quasi adolescentes. «Je ne crois pas, quand j’y réfléchis bien, qu’il aurait pu accoucher d’un grand roman, ou d’une grande biographie, reconnaît un collaborateur vétéran du Parti socialiste. Il était trop tourné sur lui-même et sur ses passions, comme celle qu’il éprouvait pour Anne Pingeot. Il voulait être écrivain et les gens de lettres qui l’entouraient – Régis Debray, Erik Orsenna, Françoise Sagan… – lui ont taillé une statue de commandeur littéraire qui perdure aujourd’hui. Il a aussi beaucoup profité, dans le milieu de l’édition, de sa politique favorable au prix unique du livre. Les écrivains se reconnaissaient dans sa présidence romanesque si éloignée des contingences économiques, si dangereusement propice à cette maladie française qu’est l’idéalisme. D’ailleurs, sa fille, Mazarine, est aujourd’hui éditrice…»

Ecrivain et homme politique, deux figures opposées

S’y ajoutait un autre fossé, dont François Mitterrand, homme de fidélités multiples – passé de la droite radicale de l’avant-guerre à la gauche des années 60-70 –, était tout à fait conscient. Il l’avait même écrit noir sur blanc, en décembre 1935, dans une critique signée de sa main du roman Les Anges noirs de François Mauriac. L’historien Michel Winock, auteur de François Mitterrand (Ed. Gallimard), a retrouvé le texte. Or que lit-on?

«Malgré les faiblesses, les lâchetés, la sottise, l’écrivain penchera vers la foule sans y placer ses intérêts. Service honorable et généreux. Noblesse de l’artiste qui s’éloigne de la bassesse et de l’opportunisme», écrivait le jeune Mitterrand. Alors que le politique qu’il ambitionna toujours d’être sut, lui, fort bien s’en accommoder dans sa course au pouvoir.


A lire:

  • Mitterrand, entre cagoule et francisque de François Gerber (Ed. L’Archipel)
  • Mitterrand l’insaisissable de Jean Daniel (Ed. Seuil)
  • Le monde selon Mitterrand de Michèle Cotta (Ed. Tallandier)
  • François Mitterrand, fragments de vie partagée de Jack Lang (Ed. Seuil)
  • François Mitterrand, journées particulières de Laure Adler (Ed. Flammarion)

 

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