«Cri cri cri cri»… Dans les haut-parleurs de l’Uferbau retentit une stridulation qui neutralise l’hiver soleurois. La Provence éternelle diffuse ses senteurs de lavande. Une cigale! Un grillon! La campagne! lancent les spectateurs, invités à définir la source du petit bruit charmant. Aucune de ces suggestions n’est fausse, car «la subjectivité du son et plus grande que celle de l’image», mais en fait ce bruit de maracas est produit par un crotale…

François Musy a collaboré avec les plus grands cinéastes, de Jean-Luc Godard (Passion, 1981) à Xavier Giannoli (Marguerite, 2015, pour lequel il a été césarisé), de Maurice Pialat (Police, 1985) à Claire Simon (Le Bois dont les rêves sont faits, 2015). Invité d’honneur des Journées de Soleure, l’ingénieur du son rollois soumet quelques joyaux de sa phonothèque à la sagacité des cinéphiles.

Si chacun reconnaît le «zing zing» de la faux qu’on aiguise dans Derborence ou le son d’un monte-charge, impossible d’identifier dans ce hoquet de goule le glapissement du renard, susceptible de faire monter l’indice d’angoisse d’un film d’horreur, ni le bruit que produit un cracheur de feu, proche du grésillement d’un brûleur de montgolfière… François Musy nous apprend à ouvrir les oreilles et à comprendre combien l’image au cinéma serait nue sans le son qui l’habille. A se souvenir que «le son, c’est 50% de l’image» – c’est George Lucas qui le dit.

Le son fait travailler l’imagination comme le démontre le final d’Agata e la Tempesta, de Silvio Soldini. Des accidents de voiture, on en a vu des milliers. Celui-ci, on l’entend seulement. Le fracas des tôles froissées fait sursauter l’âne planté au milieu de la route. Le subterfuge accroît la dimension dramatique tout en introduisant une dimension comique.

Extraits inédits de La Reine d’Espagne

François Musy propose quelques extraits inédits de La Reine d’Espagne, de Fernando Trueba (présenté à Berlin dans quinze jours), illustrant les diverses étapes du travail: aux dialogues et sons naturels captés sur le tournage s’ajoutent des bruits de chantier enregistrés par des bruiteurs, le tohu-bohu d’un mur de pierres qui s’effondre, et enfin la musique. Ces couches successives déterminent la profondeur de l’espace. Elles affûtent l’émotion, sans empiéter sur celle que suscitent les comédiens – Penélope Cruz en l’occurrence.

Un film d’horreur comme Dead End autorise une «imagination sans limite». Quand au fond d’une forêt sans fin, un adolescent est avalé par un landau abandonné, un rugissement de tigre exacerbe la tension. Pendant le tournage de L’Ours, de Jean-Jacques Annaud, pas question de son direct avec 350 personnes sur le plateau, des machines, des dompteurs vociférant. François Musy a passé des heures à enregistrer le grondement des ours et le feulement des pumas, puis à les mixer pour définir le langage des fauves. Comme le grognement de l’ours, plutôt porcin, n’est pas trop glamour, Annaud y a fait rajouter un dièse humain… Anthropomorphisme sans doute regrettable, mais le cinéma n’est-il jamais qu’un mensonge qui dit la vérité?

«Le son n’est pas aussi simpliste que la couleur»

«Le son n’est pas aussi simpliste que la couleur, l’oreille fait partie de notre équilibre», rappelle François Musy. Quant au «silence absolu de l’espace, il n’existe pas sur terre. Ou alors dans les chambres sourdes conçues pour des expériences acoustiques. On peut y mourir. Dès que la porte se referme, on n’entend plus que son cœur».

Le dernier enregistrement que le sound designer soumet à l’assemblée est l’exquis gazouillis d’un oiseau printanier. «Si les oiseaux disparaissaient, nous les suivrions assez vite, lance-t-il. Car les sons à haute fréquence nous rechargent en énergie. Ils nous ressourcent véritablement». C’est avec des oreilles neuves que nous retournons au cinéma – ou dans la forêt.