Portrait

François Nadin, farces et fêlures

Dans «Irrésistible», à Genève, l’acteur joue un jaloux compulsif. Depuis vingt ans, son talent fait le bonheur du théâtre romand

François Nadin, farces et fêlures

Portrait Dans «Irrésistible», à Genève, l’acteur joue un jaloux compulsif

Depuis vingt ans, sa finesse et son talent font le bonheur du théâtre romand

«Il est lyrique. Avec quelque chose qui accroche le regard. Une classe, un éclat.» Honneur au photographe, Eddy Mottaz. C’est lui qui, le premier, livre le portrait minute de François Nadin. Tous deux reviennent de la séance photo dans une impasse derrière la gare Cornavin. Un non-lieu auquel le comédien donne, c’est vrai, une certaine distinction avec son look à la d’Artagnan et son sourire serein.

Ces jours, au Poche, à Genève, François Nadin est tout sauf serein. Dans Irrésistible, brillante comédie de Fabrice Roger-Lacan, l’acteur romand joue un jaloux compulsif qui pousse sa compagne à la faute et travaille à sa propre disgrâce (LT du 27.03.2014). Lui et Madeleine Piguet Raykov y sont éblouissants de vivacité rhétorique et de suffocations comiques. Rencontre avec un artiste de talent, naturellement à l’aise dans les rôles d’angoissé du sentiment.

Arlequin piégé par la logique de classe dans Le Jeu de l’amour et du hasard, cruelle mécanique marivaldienne réglée à la pente près par Jean Liermier au Théâtre de Carouge en 2008. Séducteur rattrapé par l’amour dans Cymbeline, joyau shakespearien ciselé par Frédéric Polier dans la Tour vagabonde du Théâtre de l’Orangerie en 2009. Ou encore père perdu et époux paumé dans La mère et l’enfant se portent bien, chronique familiale assassine d’Olivier Chiacchiari montée en sauce par David Bauhofer au Poche en 2006… François Nadin, saisissant dans tous les registres, excelle particulièrement dans les rôles de mâles vacillants. Pour Fabrice Melquiot, directeur du Théâtre Am Stram Gram, le comédien vient d’incarner le Dr Frankenstein et, là aussi, critique et public ont été emballés par sa capacité à dire le déchirement.

Cette belle sensibilité vient peut-être de son enfance turbulente. Ces années lausannoises où le futur comédien a grandi entre une famille aimante d’immigrés frioulans et des instituteurs qui l’envoyaient souvent «se calmer sur le banc». «Aujourd’hui, je crois que je serais diagnostiqué hyper­actif, j’avais du mal à me concentrer», analyse ce quadragénaire, père de deux enfants, Alice et Roméo, 8 et 5 ans.

En revanche, toute son agitation cessait lorsque, petit, il regardait ses films préférés, les univers attachants d’Ettore Scola, de Monicelli ou de Dino Risi. «J’ai gardé une passion pour le jeu à la fois drôle et mélancolique de Vittorio Gassman, d’Alberto Sordi, de Nino Manfredi ou encore d’Ugo Tognazzi. Ces acteurs très terriens, très puissants.» Des qualités que l’on retrouve en effet dans sa manière d’habiter la scène, cette évidence dans la présence. «Mais, à l’opposé, j’aime aussi les très british James Mason, George Sanders pour leur humour décalé et leur capacité à dissimuler.»

Et, de fait, la distance fait partie aussi de sa panoplie. En témoigne Célébration d’Harold Pinter, en 2007, ballet grinçant orchestré par Valentin Rossier. «J’aime les ambiances ambiguës, cette manière propre à Pinter de ne jamais tout à fait donner la clé du mystère.» De l’auteur anglais nobelisé, François Nadin a retenu une anecdote qui le guide quotidiennement: «A un acteur qui demandait à Pinter d’où venait le personnage, où il habitait, ce qu’il faisait, etc., l’auteur a répondu: «Occupe-toi de tes affaires, joue!» J’apprécie cette idée qu’on ne sait pas tout de la figure qu’on incarne.»

L’art de la feinte, du travestissement. Un clin d’œil, là aussi, aux années cabaret de son père, qui travaillait comme régisseur au Tabaris, mythique boîte lausannoise où rayonnaient des spectacles de travestis, de magiciens, des numéros dénudés, type le grand Carrousel de Paris. «J’aimais bien me balader dans les coulisses du show, voir l’autre côté du miroir de ce monde de plumes et de paillettes.» L’angoisse de l’après-ivresse, déjà. «Mon frère, plus âgé, a choisi la profession d’instituteur pour donner un ordre aux choses. Moi, c’est dans le jeu que je trouve des demi-réponses à mes questions.»

Sauf que le théâtre ne s’est pas imposé tout de suite. A la sortie de l’école obligatoire, le futur comédien hésite entre ébéniste ou photolithographe. Il choisit la deuxième formation et compose des films pour l’impression de publicités. Montres, belles voitures, luxe: l’ex-enfant rebelle se familiarise avec le monde de l’entreprise, la notion de hiérarchie.

Et le théâtre, alors? «Je l’ai découvert par hasard, à 25 ans, par l’impro. Un ami prenait des cours chez Bruno Zecca, à Lausanne. C’est là que j’ai réalisé que j’étais crédible sur une scène.» Suivra la SPAD, l’ancien Conservatoire de Lausanne, et les rencontres, déterminantes, avec André Steiger et Hervé Loichemol. «Tous deux m’ont appris l’art du signe. Le fait qu’il y a toujours une idée derrière un sentiment.» A Hervé Loichemol, directeur de la Comédie de Genève, l’acteur doit aussi son premier rôle important, dans Politisch Korrekt, sur Bertolt Brecht, au Châtelard, à Ferney-Voltaire, en 1995. «Il a cru en moi et a porté un regard bienveillant sur mon travail. Comme, plus tard, Brigitte Jaques, Frédéric Polier, Jean Liermier, Gérard Desarthe ou Fabrice Melquiot. Ces metteurs en scène ont une vision exigeante et généreuse de la scène.»

La scène qui peut devenir aussi un refuge, une résistance. «Le 11 septembre 2001, j’étais à Paris. Le soir, je suis allé à une représentation de la Comédie-Française. Je ne me souviens plus du spectacle, mais je me souviens très bien de mon soulagement d’être là. Je revois le public, les petites fissures dans le toit. Le théâtre, c’est vraiment ça pour moi: un lieu de paix qui peut représenter la violence, mais qui ne la vit jamais au premier degré.» Le théâtre comme un filtre. Eclairant et bienveillant.

Irrésistible, jusqu’au 13 avril, Le Poche, Genève, 022 310 37 59, www.lepoche.ch

«J’apprécie cette idée qu’on ne sait pas tout de la figure qu’on incarne»

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