Ce samedi matin de fin de festival, François Ozon commence par nous prévenir: il est crevé. La veille, c’était soir de fête. Après la projection officielle à Cannes de L’Amant double, l’équipe du film est allée célébrer, comme il se doit… Un soda zéro plus loin, le Français est d’attaque pour évoquer son dix-septième long-métrage, adapté d’un court roman de Joyce Carol Oates publié en 1987 sous le pseudonyme de Rosamund Smith.

A lire: Osons la fluidité des genres

Chloé a depuis l’enfance de violents maux de ventre. A force de se voir répéter qu’elle n’a rien et qu’il s’agit d’un syndrome psychosomatique, elle se résout à aller consulter un psychiatre, Paul Meyer. La thérapie est concluante, et le transfert opère dans les deux sens: Chloé emménage chez Paul. Mais voilà qu’elle découvre que son compagnon a un jumeau, Louis, lui aussi psy, et dont son compagnon ne lui a jamais parlé. Elle décide d’aller le voir, joue à la patiente mais très vite devient amante. Alors que Paul est doux et attentionné, Louis est manipulateur et violent.

Lignée hitchcockienne

Dès sa projection à Cannes, L’Amant double a divisé. Thriller érotique maniériste et prétentieux pour les uns, jeu de piste ludique et sexy pour les autres. François Ozon n’a que rarement fait l’unanimité, peut-être avec Sous le sable et Huit Femmes au tout début des années 2000, mais cela ne l’a jamais empêché d’enchaîner les films avec toujours cette envie d’expérimenter, de tordre ses récits, de s’amuser. Le thème du double, d’ailleurs, traverse une partie de son œuvre, de Sous le sable à Une Nouvelle Amie (2014) en passant par Dans la maison (2012) et Jeune et jolie (2013). Le cinéaste n’y avait jamais vraiment réfléchi, glisse-t-il, mais admet qu’en effet ce thème le passionne. «C’est peut-être un moyen de parler de mon amour du cinéma, analyse-t-il. Ma double vie à moi, c’est le cinéma, me projeter dans un imaginaire, une fiction; ne pas me satisfaire de la réalité.»

Voir également: «J’aime le cinéma dans sa globalité»

Au-delà d’une nouvelle variation autour du double, L’Amant double est surtout, pour lui, un moyen de se frotter pour la première fois aussi frontalement au cinéma de genre. «Ce thriller psycho-sexuel m’a permis de pousser les curseurs à fond», sourit-il. On lui parle alors du Hitchcock de Vertigo, du De Palma de Body Double et du Cronenberg de Faux-Semblants. Trois grands auteurs, trois grands films de genre parlant eux aussi de dualité. «Je reviens à cette idée que c’est une métaphore du cinéma, insiste François Ozon. Et ça permet un travail sur la mise en scène, un jeu avec le spectateur, une interaction, de la manipulation. Ces cinéastes que vous citez sont des formalistes, et je pense en être un également.» On insiste sur Hitchcock, en lui rappelant que si L’Amant double peut évoquer Vertigo et Marnie, le final de Dans la maison citait explicitement Fenêtre sur cour. Il dit que ce n’était pas volontaire, on peine à le croire, mais il paie son tribut: «Hitchcock est celui qui a théorisé et incarne le mieux la notion de thriller et de suspense. Alors forcément, on pense toujours à lui. Donc oui, je suis dans la lignée hitchcockienne.»

Travail d’horloger

Si L’Amant double se présente comme un labyrinthe narratif délicieusement retors dans sa manière d’éparpiller les pièces d’un puzzle que l’on ne reconstruira vraiment que dans les derniers instants du film, l’écriture s’est apparentée pour François Ozon à de la haute horlogerie. «Dans un thriller, vous êtes obligé de tout construire, vous devez constamment vous demander où est la place du spectateur, qu’est-ce qu’il comprend, qu’est-ce qu’il voit, où il a envie d’aller. Et surtout, vous devez retomber sur vos pattes, afin qu’on puisse revoir le film sans avoir l’impression de s’être fait avoir. Ce travail d’horloger se fait aussi bien au moment de l’écriture que durant le montage, où on se rend souvent compte que ce qui semblait nécessaire dans le scénario ne l’est plus à l’image. Car le spectateur d’aujourd’hui, avec les films américains, les séries, va très vite et est bien plus intelligent qu’on ne le croit. Il y a donc des choses qu’on peut simplifier afin d’aller droit au but.»


Un jeu plus qu'une démonstration

François Ozon le dit, il aime jouer avec les attentes du spectateur, le manipuler. Si l’on accepte le contrat, il est alors possible de prendre beaucoup de plaisir à la vision de son Amant double, un film qui restera comme mineur dans sa filmographie, mais séduit… doublement. Il y a d’abord la virtuosité de la mise en scène. Lorsque Chloé entreprend une psychothérapie auprès de Paul, le cinéaste résume en quelques minutes leurs séances, de leur première rencontre à leur décision de vivre ensemble. Le montage est virtuose, la succession de plans tous cadrés et chorégraphiés différemment hypnotique.

Il y a ensuite ce récit fonctionnant comme des poupées russes, où chaque rebondissement en amène d’autres. Mais pour que la séduction opère, il faut surtout ne pas prendre le film trop au sérieux, le voir comme un jeu plus que comme une démonstration. Alors que cette année la compétition officielle du 70e Festival de Cannes a été plombée par des films pompiers et prétentieux, L’Amant double a, n’en déplaise aux contempteurs d’Ozon, un indéniable second degré. Il y a certes un côté petit malin dans ce cinéma qui se veut subversif, et dans ces deux plans inutiles nous emmenant littéralement dans le corps de Chloé comme pour nous dire que l’âme est décidément une notion bien vague, mais surtout un réel plaisir à jouer avec le médium cinéma. Et à filmer Marine Vacth et Jérémie Renier, deux acteurs que le Français a déjà dirigés et dont il sculpte magnifiquement les corps nus dans une approche très freudienne de la sexualité.


L’Amant double, de François Ozon (France, 2017), avec Marine Vacth, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset, Myriam Boyer, 1h47.