«A présent, je peux rédiger un traité sociologique sur «qu'est-ce qu'une actrice?»!» François Ozon rigole. Le succès de son précédent film Sous le sable lui a permis de réaliser un rêve fou: réunir huit actrices françaises de premier plan, dans la grande tradition des comédies à l'ancien style George Cukor. A l'origine, Ozon souhaitait faire un remake d'un film de Cukor justement, Women, dont les droits sont détenus par Julia Roberts et Meg Ryan. Autant dire mission impossible. Le jeune cinéaste s'est donc replié sur une pièce de théâtre oubliée, 8 Femmes, enquête où huit femmes, effectivement, cherchent à huis clos laquelle est coupable de l'assassinat du maître de maison. Comme Ozon n'est pas réputé pour s'arrêter à un simple plagiat d'Agatha Christie, il a décidé d'aller puiser du côté de Jacques Demy les costumes chics de ses actrices et il s'est mis à les faire chanter. Du Brassens par exemple, pour des interludes hilarants qui marquent la nature artificielle de 8 Femmes. Artificielle et sans conséquence, mais qui offre un spectacle intéressant. «L'alchimie a fonctionné, dit-il. On sent, je crois, que les actrices s'amusent et qu'aucune ne joue dans son coin. Nous sommes parvenus à un vrai partage. Avant le tournage, j'avais forcément des craintes. Je redoutais des problèmes de jalousie ou des chocs d'ego. J'ai découvert que, en réalité, les actrices ne se connaissent pas forcément et qu'elles n'ont pas d'a priori. Ce sont les entourages qui créent la zizanie. Et puis, quand elles sont sur le plateau, face à face, tout se passe très bien puisque, d'une certaine manière, les ego s'annulent.» Il décrypte chaque donnée de l'équation à travers deux questions: pourquoi ces actrices et pas d'autres? quel fut l'apport de chacune dans la dynamique du groupe?

Danielle Darrieux

«Mon souvenir cinéphile le plus persistant de Danielle, c'est, forcément Madame de… de Max Ophüls (1953), un film où je la trouvais bouleversante. Elle était capable de passer, d'une minute à l'autre, de la drôlerie et de la légèreté à la profondeur. Tout était exprimé d'un regard. C'était très exactement ce que je cherchais pour 8 Femmes: de l'émotion et de l'amusement. Sur le plateau, Danielle Darrieux a tenu un rôle très important. Elle est très professionnelle, consciencieuse avec son texte. Et puis elle a, surtout, un enthousiasme et un plaisir à jouer qui forçait les autres actrices à oublier les caprices et les petits problèmes de maquillage. Le fait de voir la plus âgée des huit, à 84 ans et 70 de carrière, être aussi appliquée obligeait les autres à se mettre à niveau. Pour moi, Danielle était donc une alliée incroyable. Dès que l'une ou l'autre prétendait avoir un problème, je disais: «Mais regardez Danielle: elle a 84 ans et elle est en pleine forme!»

Catherine Deneuve

«Pour moi, elle reste associée à Répulsion de Roman Polanski. Catherine y montre une beauté très froide, une sorte d'absence. Je trouvais extrêmement belles ces scènes de regards où le spectateur ne parvient pas à savoir dans quel univers elle est. Le mystère Deneuve vient un peu de ce film-là. Catherine, c'est la générosité. Elle ne travaille pas du tout dans la rivalité. Elle recherche la complicité. Elle souhaite sans cesse que tout le monde soit bien. Elle a pris Ludivine et Virginie sous sa coupe. C'est sans doute pour cette raison qu'elle a apporté au personnage de Gaby un sens de la maternité ou un plaisir à être maternelle qui n'existaient pas dans le scénario.»

Fanny Ardant

«La Femme d'à côté de François Truffaut (1981)! C'est sans doute, là aussi, un cliché, mais tant pis. Dans ce film-là, Fanny, c'est le feu qui brûle. Un autre feu, au demeurant, que celui de Catherine. Fanny est brune, ce qui est évidemment très différent de la glace de Catherine. Fanny représente davantage une passion à l'italienne. Un romantisme flamboyant.

Des huit actrices, Fanny était la star. Une vraie star. Quand elle débarque sur un plateau, tout le monde la regarde, y compris ses partenaires. Pourquoi? Tout simplement parce qu'elle est star dans la vie. Toutes les actrices n'ont pas cette prestance, cette force. Elle est constamment magnifique, drôle, de bonne humeur. Un enchantement.»

Isabelle Huppert

«Que choisir? Elle a quand même tourné une ribambelle de bons films parmi mes œuvres de chevet. Pourquoi pas le film de Werner Schroeter Malina (1991)? Elle y joue un personnage assez névrosé et extraverti. C'est un rôle qui la changeait de la plupart de ses emplois précédents. Elle s'était peut-être un peu trop coltinée de personnages intériorisés.

Dans le groupe, Isabelle est la bûcheuse. Elle est toujours prête à refaire les prises, à recommencer, à proposer des idées, des nuances. Son goût du travail forçait les autres à bosser pour que chacune reste à son niveau.»

Firmine Richard

«Elle reste évidemment Juliette dans Romuald et Juliette de Coline Serreau (1988). Elle m'avait touchée. Je suis toujours un peu triste quand un acteur ou une actrice explose dans un film puis disparaît. Le cinéma peut changer des vies, mais il peut aussi être cruel en rejetant des acteurs. J'avais envie de lui redonner une chance.

J'étais certain que sa présence ferait un bon contrepoids à toutes les vedettes. Sur le plateau, Firmine était un peu l'actrice d'un seul rôle. Sa bonne humeur a fait le reste. Elle a apporté une humilité, une gentillesse et une simplicité qui contrebalançaient toute tentation égocentrique venant des autres.»

Emmanuelle Béart

«Le film d'elle qui m'a le plus marqué, c'est Un Cœur en hiver de Claude Sautet (1991). Je dis ce titre-là, parce que je montre une photographie de Romy Schneider dans 8 Femmes et qu'Emmanuelle Béart a pris le flambeau laissé par Romy Schneider dans les derniers films de Sautet. J'aime cette façon qu'elle a, en général, de tout donner dans le jeu. Elle se brûle. Au sein du groupe, sa présence était très intrigante pour tout le monde. Comme elle incarne la bonne de toutes ces grandes actrices, dans 8 Femmes, elle s'est naturellement isolée des autres. Elle avait un énorme besoin de se concentrer, ce qui était très étrange puisque les sept autres vivaient plutôt le tournage dans une atmosphère ludique. Son apport fut, peut-être, une concentration, un mode de jeu qu'il fallait respecter.»

Virginie Ledoyen

«Je me souviens surtout d'elle dans La Fille seule de Benoît Jacquot (1995): une véritable déclaration d'amour d'un metteur en scène pour son actrice. Elle y est filmée sous tous les angles. Je l'avais trouvée bouleversante.

Quel cadeau pour un réalisateur! Pendant le tournage de 8 Femmes, elle a joué le rôle de go-between, de relais avec toute l'équipe. Quand j'avais quelque chose à faire passer, je pouvais m'appuyer sur Virgine et être certain que chacun serait au courant.»

Ludivine Sagnier

«Parmi les films de Ludivine, je suis presque obligé de citer celui que nous avions déjà tourné ensemble: Gouttes d'eau sur pierres brûlantes (1999) d'après une pièce de Fassbinder. Forcément: c'est là que je l'ai découverte. Son rôle lui permettait de développer une très grande sensualité. Elle en a un peu souffert, des gens lui disaient: «Vous étiez nue dans ce film.» J'ai donc eu envie de lui donner un rôle différent.

Tout le monde, sur le plateau, l'a considérée comme la petite jeune que toutes les actrices avaient envie de materner. Dans le groupe, elle est sans doute celle dont je me suis le moins occupé. Peut-être que je me suis permis d'être plus dur avec elle parce que je n'osais pas utiliser les autres comme boucs émissaires. Quand ça n'allait pas, je me vengeais sur elle.»

8 Femmes, de François Ozon (France 2001).