1) Je suis étonné, j'ai plutôt l'impression que les jeunes gens surfent sur les horribles journaux gratuits qui leur donnent l'impression d'avoir lu. Mais c'est vrai qu'il y a de très bons lecteurs: notre rôle est de les rendre curieux, de les amener de Harry Potter vers d'autres lectures. Les enseignants du Collège Calvin voisin viennent avec leurs élèves: ils essaient de les initier à la fréquentation de la librairie.

2) Cette dispersion est une tendance que j'observe aussi: dans les années 1970, les gens voulaient le Goncourt et rien d'autre, ou tel best-seller. Il y avait une concentration énorme. Le seul avantage de la surproduction actuelle, c'est cet éclectisme des choix. La durée de vie des best-sellers est très brève: le Houellebecq n'a duré que quelques jours. Les gens se sont ouverts aux littératures étrangères, ils veulent de l'exotisme pour s'évader de la grisaille ambiante. La poésie a également plus de succès. Les lecteurs font leur psychanalyse par la fiction, c'est plus intime et souvent plus révélateur qu'un essai. Voyez les romans de Philippe Roth.

3) Dans une petite librairie, le rôle du vendeur reste important. Nous sommes des marchands de rêve pour des lecteurs fidèles dont nous connaissons intimement les goûts, parfois trop. Ils viennent pour un livre, repartent avec trois et nous remercient. La presse joue un rôle important:

le samedi, je sais qu'on va me demander les ouvrages présentés dans Le Monde ou dans Le Temps.

4) Ecrire flatte l'ego. C'est une pratique thérapeutique encore plus que la lecture, un exutoire. Mais la librairie n'est pas le bon endroit pour en faire l'aveu! Il y a plus de 50000 titres en français chaque année: faut pas rêver!