Mouvements de troupes au Théâtre de Carouge (GE). Bourrades martiales et baisers venimeux aussi. François Rochaix renoue avec Shakespeare, l'un de ses auteurs de chevet. Il restitue ainsi son aspic fatal à Cléopâtre et son glaive meurtrier à Antoine: renaît ainsi Antoine et Cléopâtre, déchirures amoureuses et pulsions guerrières, rêves d'absolu surtout sur fond de bouleversements géopolitiques.

Enjeux pour le maître de maison? Reconquérir un public d'abonnés dérouté par les créations récentes. Offrir aussi en partage sa lecture de l'œuvre, geste fondamental de toute mise en scène. Si on se fie à l'applaudimètre, la première partie de la mission est remplie. La seconde ne l'est pas en revanche. Peu de perspectives excitantes et beaucoup de flou dans le traitement des héros. C'est dire si la frustration est grande à la sortie.

Souci de clarté. François Rochaix le confiait il y a quelque temps. Son Antoine et Cléopâtre cultiverait la franchise. Et c'est vrai que le dispositif du scénographe Jean-Claude Maret est commandé par cet impératif de lisibilité. La meilleure part du spectacle, c'est son espace. La prouesse? Imaginer une topographie théâtrale simple, à partir d'une géographie complexe, le feu tragique se propageant d'Alexandrie à Rome en passant par la Sicile.

Profondeur de champ donc. En première ligne, un petit océan démonté de coussins cousus de fil d'or, tout l'univers de Cléopâtre dans une vague de soie. Au second plan, deux murs en bois – rappel de l'architecture théâtrale élisabéthaine – convergeant vers le fond, déterminent un champ d'honneur et de manœuvres: intrigues romaines, apartés siciliens et suicide à l'égyptienne s'y succéderont. Antoine (Roland Vouilloz), serré dans ses hauts-de-chausses noirs style Renaissance, peut alors rugir d'amour aux genoux d'une Cléopâtre drapée d'or (Nathalie Lannuzel), tout en lorgnant sur Rome où intrigue Octave (Jean-Louis Johannides), son pair. Bientôt, les deux mâles se heurteront, sacrifiant dans cette mêlée Octavie (Pascale Vachoux), sœur d'Octave mariée à Antoine.

Voilà pour les repères. Voilà aussi pour les intentions louables. Sur scène en revanche, tout pèse ses kilos de costumes élisabéthains. C'est qu'il est quand même question d'une passion fatale, doublée d'un choc entre chiens fous appâtés par le pouvoir. Or d'emblée, les corps des comédiens Nathalie Lannuzel et Roland Vouilloz trahissent un malaise, une indétermination. Cléopâtre et Antoine roulent de concert sur les coussins, le guerrier s'agite sur la reine, deux coups de rein pour une extase minuscule. Soit. C'est volontairement gauche. Et cela souffle que le temps de l'intimité est compté, que les urgences sont hélas ailleurs. D'accord. Sauf que le face-à-face est par la suite tout aussi superficiel, à l'image de la scène de la jalousie, où Roland Vouilloz fulmine contre sa maîtresse, multipliant les allers-retours dans son dos, acteur livré à lui-même.

Couple désactivé à vrai dire, sauf vers la fin, lorsque l'amant agonise sur les genoux de sa dame. Tout comme n'est pas crédible l'autre couple, celui que forment Octave le Romain et Antoine le dévoyé. Et là, c'est une coupure de courant dont est victime le spectacle. C'est que sous sa lourde cape pourpre Jean-Louis Johannides hésite lui aussi, entre névrose théâtrale – mais il faudrait qu'elle soit pleinement assumée – et grandiloquence pusillanime. Interprétation floue surtout. Comme si cette figure d'ambitieux très contemporaine n'avait pas été investie. Lecture pédagogique donc, si on veut, qui confine hélas à l'illustration. Qu'on est loin alors des partis pris aussi audacieux que discutables d'un Denis Maillefer s'emparant sur cette même scène en janvier de La Descente d'Orphée de Tennessee Williams. François Rochaix pèche par excès de littéralité, trop captif de la lettre pour en révéler le souffle.

Antoine et Cléopâtre, Théâtre de Carouge (GE), jusqu'au 20 avril. Loc. 022/343 43 43.