Faido, c’est un des titres du nouvel album de François Vé. Faido, c’est surtout le nom d’un petit village tessinois, choisi presque au hasard comme d’autres bourgades suisses pour figurer dans un disque-livret multilingue, Helvetica. «Peut-être parce qu’il y a fa et do…» explique-t-il avec un sourire complice. C’est à Faido, donc, qu’on rejoint la tournée de ce troubadour 4.0.

François Vé nous attend à la gare. A ses côtés, un tricycle électrique poussant une charrette recouverte d’un panneau solaire. A l’intérieur, ingénieusement emboîté, minutieusement mesuré et pesé, le nécessaire pour assurer de manière autonome un concert amplifié. Le système de batteries, alimentées par l’énergie solaire, a été conçu par la Haute école d’ingénierie et de gestion d’Yverdon-les-Bains.

Le village de Faido, dont on dévale les rues, est à l’image de son album polyglotte. Des poèmes traduits en plusieurs langues sont inscrits sur les murs de certaines maisons. Le projet Voyage entre les langues, mené par Karelle Menine, Ruedi et Vera Baur, partage avec le sien une quête linguistique. Il évoque ces ponts qu’on peut construire entre les idiomes.

«Faido» ne parle pas de Faido

Dans son livret, sérigraphié et relié au fil, le Vaudois a traduit ses paroles dans les quatre langues nationales. Faido, qu’il entonne en italien, ne parle pas de Faido. Les villages qui donnent leur nom à ses chansons ne sont qu’une invitation au voyage, chacun servant d’ambassadeur à la langue dans laquelle les paroles sont interprétées.

«Sans aucun effort, si proche, que tout passe»: le refrain de Faido, tel qu’il est traduit en français, résume bien la philosophie de ce protestant converti à la religion de la bienveillance. Il est musicien mais aussi un peu philosophe, adepte à son insu d’un doux mélange entre la pensée taoïste et la programmation neurolinguistique. Il est très attentif aux mots, qui véhiculent selon lui une façon de voir le monde héritée d’un temps où la souffrance était vue comme un mal nécessaire.

François Vé n’aime pas dire qu’il se «donne de la peine». Il préfère se «donner de l’amour», comme il le fredonne dans le titre Clarmont, du nom de son village d’origine. «Au début, quand j’ai écrit ces lignes, je me suis dit que j’étais incapable de chanter ça. J’avais peur que ça fasse trop cul cul.» Mais à force de chanter l’amour de soi et des autres, il a assumé sa naïveté, se l’est appropriée, en a fait un atout à l’instar de sa timidité. Ce qui lui permet de traverser ses doutes avec douceur.

A la conquête d’une cime

Durant le trajet, il nous parle des pourcentages d’inclinaison de la pente. «Tu vois, là on va prendre une route qui descend tranquillement à 3,5%. Après ça va être un peu plus raide, dans les 8%.» Cette information semble revêtir une grande importance. Et pour cause: son vélo, bien qu’assisté par un moteur, a ses limites. «Au début, je voulais limiter mon matériel à 80 kg. J’avais fait des tests et ça pouvait me permettre de faire des montées jusqu’à 11%.»

Mais l’enthousiasme du musicien aura raison de lui. Chargé de divers instruments de musique, son paquetage atteint les 95 kg, ce qui menace son principal objectif: un concert sur le col du Nufenen, à 2480 mètres d’altitude, auquel on accède via une montée à 13%.

L’obstacle qui se dresse alors devant lui devient source d’inquiétude. François Vé ressemble à Fitzcarraldo, qui dans le film de Werner Herzog veut franchir une montagne en bateau dans le but de construire un opéra en plein milieu de l’Amazonie. Mais ce rêve un peu fou semble écrasé par la loi de la gravité.

«Tes rêves n’ont pas besoin d’être aussi lourds, aussi loin, aussi fragiles», chante-t-il dans Clarmont. Dans ces paroles figure la solution. Elle est toute simple: il apportera une partie de son paquetage en bus, et sera juste assez «léger» pour pouvoir conquérir le col à la force de ses mollets.

Lorsqu’il décrit le concert qu’il a donné en haut du col, il s’illumine. Il a accompli son rêve. L’effort en valait-il la peine? «Des fois, je me demande si je fais de la musique pour faire du vélo, ou l’inverse.»

Les dangers de la route

On s’engage alors sur une descente en épingle. Les pistes cyclables sont étroites, les camions frôlent le tricycle. Le voyage n’est pas sans danger. François Vé en a déjà fait les frais lorsqu’une voiture l’a percuté l’année passée. Il s’est réveillé dans l’ambulance. Son vélo et son container ont été détruits par le choc, il a dû tout reconstruire. Alors qu’on arrive au creux de la vallée, on s’aventure dans des chemins terreux, éloignés des grands axes. Le musicien s’inquiète pour son matériel. «Moi qui suis fan de nature, là je rêve de goudron!» s’exclame-t-il.

Après trois heures de route, l’arrivée au camping de Bellinzone le surprend. «Je ne m’attendais pas à tomber dessus!» Il installe son attirail, et monte une tente minuscule. Etonnant vu la taille – plus d’un mètre de long – du caisson qu’il trimbale.

Au confort d’une tente plus vaste qui aurait pris plus de place, il préfère le son de sa deuxième guitare, ou celui d’un haut-parleur supplémentaire. François Vé confie avoir trouvé un nouveau modus operandi. Cette indépendance, cette liberté, cette douceur du voyage, il ne pourra plus s’en passer.


François Vé, Helvetica, livre-album, 72 pages (La Balustrade). En concert partout en Suisse, de passage à Cheseaux au Caveau le Chapeau le 23 novembre.