Hommage

François Weyergans, la fugue faite style

Ami du chorégraphe Maurice Béjart, styliste merveilleux, Prix Goncourt en 2005, l’écrivain-dandy s’est éteint à 77  ans

Il était le flâneur des lettres françaises, le baratineur des nuits de palace. Il ne jurait que par la grammaire, mais il était le champion de l’écart. Il voulait que la vie zigzague, qu’elle fasse des vagues, voluptueuses si possible, comme une marquise pompette. Il était académicien, pour le plaisir du costume, cet uniforme qui le mettait en joie. Il ne siégeait plus sous la coupole des immortels, ha, ha. Il y passait en coup de vent, dans l’espoir de croiser une Nadja au coin du soir.

A propos de son entrée à l'Académie française: «J'ai souvent pensé qu'il y avait du sadisme dans les dictionnaires»

François Weyergans, qui vient de s’éteindre à 77  ans, était notre ami. L’ami de ses lecteurs qui guettaient les sorties trop rares de ses romans, ces œuvres qui étaient des manières de miroir piqués d’autodérision, comme les films de Woody Allen; ces livres dont l’élégance consistait à tout dire sans jamais vous salir, à siroter les plaisirs, de châteaux en ermitages, de whisky japonais en vodka sibérienne.

Sur le divan de Lacan

L’ami Weyergans était le héros de ses fictions. Il grimait ses doubles, leur inventait des escapades abracadabrantes et jouissait de leurs tribulations. Dans les années 1960, alors qu’il ne rêvait que de cinéma – il a notamment adapté Aline de Ramuz – et d’actrices sur la Croisette, il avait été le patient du psychanalyste Jacques Lacan. Son premier livre était hanté par cette traversée sur le divan: «Le Pitre» fit grand effet en 1973.

Il avait 32  ans alors, une tendance à la procrastination déjà, à vrai dire un souci de la perfection qui était son vice, non, sa grandeur. François Weyergans se faisait attendre, ce qui faisait le désespoir de ses éditeurs qui annonçaient chaque printemps une publication prochaine, avant de se dédire à l’orée de l’été. Le dernier roman, paru en 2012, s’appelle «Royal Romance». Auparavant, il y eut notamment «Franz et François», portrait croquant de son père, écrivain catholique, cinéphile insatiable, critique éclairé, et «Trois Jours chez ma mère», Prix Goncourt en 2005.

Au printemps 2012, Le Temps l’avait invité à diriger un numéro du Samedi Culturel. Il avait composé son sommaire en grammairien défroqué, cherchant la beauté dans les plis du bizarre. On l’avait à cette occasion longuement interviewé dans une chambre de palace où il avait ses habitudes. On ne se lassait pas de l’écouter musarder dans l’allée de ses souvenirs, évoquer son cher Maurice Béjart, l’ami capital, sa fréquentation de l’animateur Jean-Luc Delarue, son affection pour Pierre Klossowski – l’écrivain et frère du peintre Balthus – et pour Alberto Giacometti, qui furent ses mentors.

Retrouvez ici, l'entretien qu'il nous avait accordé à cette occasion: «Personne ne m'a jamais donné envie d'être écrivain, sauf moi»

François se rappelait son adolescence bruxelloise, ses virées en Provence, une certaine Sœur Marie-Emma qui lui fit aimer la syntaxe. Il parlait comme il écrivait, feignant de perdre le fil ici pour le rattraper là. C’était le Shéhérazade des auberges espagnoles; ses mille et une nuits de détrousseur de cœurs vous captivaient. Cet hédoniste mélancolique était le style fait fugue.

Une vie de manoirs en pigeonniers

Il avait adoré «son numéro du Temps», comme il l’appelait. Depuis ces nuits déraisonnables, on avait des nouvelles par intermittence, comme des cartes postales. Un jour, il était dans un manoir, un autre dans un pigeonnier. Il promettait depuis un lustre au moins un livre sur Béjart, un autre sur Rimbaud. Il donnait toujours l’impression de sortir d’une tanière bienheureuse, où il y aurait une bouteille de Petrus à portée de doigts, l’intégrale de Fellini en continu et une bonne grammaire française pour le repos de l’âme.

En 2012, on lui demandait à quoi il était toujours resté fidèle: «Archi-fidèle à ceci, pour l’éternité puisque je suis immortel: sujet, verbe, complément.» François Weyergans allait, en vérité, toujours à l’essentiel. 

Publicité