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Françoise Demole, c’est le sens du geste: un alliage de chaleur et de pudeur.
© Eddy Mottaz / Le Temps

Portrait

Françoise Demole, une féerie genevoise

Femme d’action et mécène aux mille et un engagements, l’ancienne présidente de La Main tendue et de l’OSR reçoit ce lundi le Prix de la Fondation pour Genève. Rencontre à l’heure du thé avec une Mary Poppins genevoise

Un thé chez Françoise Demole, c’est comme un goûter chez Mary Poppins. L’heure promet d’être exquise, mais le cœur bat comme le djembé d’une légende africaine. Vous avez rendez-vous avec une fille du ciel qui veille sur Genève depuis un demi-siècle, qui a épaulé des gamins en rupture de tout à l’époque où elle était assistante sociale pour le Tuteur général, qui a fait jaillir le Jet d’eau un 14 décembre 2000, contre tous les usages, allant même jusqu’à le parer de couleurs, histoire d’honorer Madame Sadako Ogata, alors haut-commissaire pour les réfugiés pour les Nations unies.

Mary Poppins, cette fée tombée des nues pour disperser nos chagrins, c’est elle à l’évidence. Ce même 14 décembre 2000, Françoise Demole confie au Rhône – dont a elle a fait ralentir le débit – quelque 10 000 bougies qui tanguent jusqu’au Bâtiment des forces motrices, autant d’étoiles fluviales, d’invitations à ne pas oublier les désespérés de la planète, obligés d’embarquer sur des rafiots.

Au moment de sonner à la porte de Guy et de Françoise Demole, c’est à cette parade poétique que vous pensez. Sur le coteau de Cologny, le soleil se donne des airs de Californie et le lac, en contrebas, se prend pour l’océan. En contemplant la vague, vous vous dites que la Fondation pour Genève chère à Ivan Pictet a été mille fois inspirée de fêter cette bienfaitrice passe-murailles en lui octroyant son Prix.

L’obsession de la discrétion

Mais comment saluer cette Mary Poppins protestante? Grave question sur le seuil des Demole. Une poignée de main? Trop calviniste, quand même. Le baisemain, comme une nuit de première à l’opéra? Grandiloquent. On opte pour les trois bises qui rosissent les joues, cette façon locale de se reconnaître. La porte s’ouvre. Elle vous attend sur la terrasse, cardigan mandarine sur chemisier de lys. On s’apprête à l’embrasser trois fois. Elle proteste: elle préfère l’accolade, énergique et accueillante. Françoise Demole, c’est le sens du geste: un alliage de chaleur et de pudeur.

De ce prix, elle ne voulait pas. Elle l’a dit, répété, seriné à son ami Ivan Pictet, avec lequel elle a travaillé au sein de la Fondation pour Genève qui, chaque année, salue une figure qui a favorisé le rayonnement de la ville. Elle n’avait pas besoin de cette scène-là. La mélomane, qui fut présidente de l’OSR, préfère le mystère d’une symphonie de Chostakovitch au tambour des dithyrambes. N’a-t-elle pas le goût des coulisses, elle qui a tant de fois accompagné l’OSR en tournée, soucieuse du bien-être des musiciens? Mais elle a dû s’incliner.

Elle est de plain-pied avec tout le monde, à l’aise avec la reine d’Angleterre comme avec un ouvrier.

Olivier Fatio, fondateur du Musée international de la Réforme

Françoise la protestante est vénérée, c’est son destin. Tendez l’oreille et vous comprendrez. Son ami théologien Olivier Fatio, fondateur du Musée international de la Réforme, s’emballe ainsi: «Elle est de plain-pied avec tout le monde, à l’aise avec la reine d’Angleterre comme avec un ouvrier. C’est une femme puissante, à la capacité d’analyse fulgurante, une femme courageuse aussi, qui a mille idées et qui les concrétise. Le Musée de la Réforme, nous l’avons fait ensemble. Sans sa vision, sans son soutien, il n’existerait pas.»

Un autre avis? L’avocate Lorella Bertani, présidente de la Fondation du Grand Théâtre, se souvient des déjeuners chez Françoise et Guy, dans cette maison où on se sent chez soi. «Françoise est très drôle, elle ne se met jamais en avant. C’est toujours au détour d’une conversation qu’on apprend qu’elle s’est engagée pour telle ou telle cause. C’est ainsi qu’on a su un jour qu’ils avaient accueilli chez eux pendant deux ans le chef des guides des temples d’Angkor et deux de ses enfants, après que son épouse et trois autres enfants avaient été assassinés par Pol Pot.»

Une geek toujours accessible

«Elle est de tous les coups, une bénévole de base quand il s’agit de faire les petites mains, une ambassadrice incomparable quand il faut trouver des fonds pour notre institution, note Gabriel de Montmollin, directeur du Musée international de la Réforme. Elle est d’une immense curiosité, capable d’enchaîner trois conférences une même soirée. Et puis toujours disponible, sur son portable comme une vraie geek.»

Une autre personnalité dont la jeunesse fut malmenée se souvient de ces après-midi chez Françoise, de la douceur de son accueil, au milieu de ses propres enfants. Sur le divan, face au lac qui tempête, elle se rappelle justement la chambre de son adolescence, ses deux fenêtres, son piano, avenue des Bosquets, dans un quartier populaire de Genève. Son père, Max Dominicé, est un pasteur charismatique, futur secrétaire général de l’Eglise protestante. Il a débuté à Paris, à l’écoute des plus dénués. «Je lui dois la discrétion, l’engagement, la passion aussi de l’histoire genevoise», confie Françoise Demole.

Un pied chez les fortunés, un autre chez les sans-grade

A la maison, les catéchumènes défilent. La petite Françoise passe ainsi son enfance entre le piano où elle excelle, le temple de Saint-Gervais et le château de sa grand-mère Micheli à Jussy. L’été, elle y saute dans les foins, trait les vaches, ramasse les œufs. La châtelaine est une maîtresse-femme, veuve qui a élevé sept enfants et accueille alors des réfugiés juifs. Elle les cache dans des immenses armoires à patates, où ils font leur nid une nuit, avant de repartir vers un autre asile.

Adolescente, Françoise a déjà un pied chez les fortunés, un autre chez les sans-grade. C’est à travers cette dialectique qu’elle se forge, dans la lumière de Madeleine, sa mère, infirmière de formation, qui seconde son père à la paroisse. «Elle m’a appris la vie de famille, la patience, le sens de l’économie. Elle détestait le gaspillage.» Envisage-t-elle alors une carrière de pianiste? Ce sacerdoce lui semble trop solitaire. Et son père veille. «Fais un métier, j’ai vu trop de femmes divorcées démunies.» Elle deviendra assistante sociale – présidente plus tard de La Main tendue.

Le parti des vulnérables

Sa vie change d’étoffe un soir de beau trouble qu’elle raconte à demi-mot: le jeune Guy Demole, déjà banquier, joue de la clarinette dans un orchestre de jazz; elle est subjuguée par son talent d’improvisateur. Ils se marient, s’établissent à New York au moment où les Etats-Unis tombent dans les bras de John F. Kennedy. «J’étais fascinée par son énergie.»

Du côté des vulnérables, toujours. Françoise fréquente les puissants, mais défend les fragiles. Elle aime la surprise de la rencontre, celle par exemple de Kofi Annan, ce seigneur dont elle fut l’amie «qui était à l’aise avec les humbles comme avec les maîtres du monde». Ce qu’elle dit sur Kofi Annan vaut pour elle. «Guy et Françoise s’engagent sans plastronner, on ne sait jamais comment les remercier», note Lorella Bertani. «Seuls les anges savent tout ce qu’elle a fait», sourit Olivier Fatio. Au moment des adieux, Mary Poppins fait l’accolade. L’esprit de Genève dans une embrassade vigoureuse.


Cérémonie de remise de prix, ce lundi à Genève, dès 18h à la Maison de la paix.

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