classique

François-René Duchâble, pianiste libéré

Le musicien a retrouvé le goût de jouer et enchaîne les projets. Dont un spectacle en duo avec le comédien Alain Carré, à l’instigation d’une neurologue des HUG qui veut dédramatiser l’épilepsie

Attention, phénomène. Son œil est plus électrique que jamais, sa chemise rouge flamboie et ses pieds sautent de plaisir quand il joue du piano (quand il parle aussi): François-René Duchâble est heureux, et cela se voit. Sur son carnet d’engagements estivaux figure un refuge à 1700 mètres d’altitude sur les pentes de la Tournette, près d’Annecy; la centrale pénitentiaire de Clairvaux, où c’est un habitué; et pas moins de dix spectacles différents avec son compère Alain Carré, comédien avec qui il enchaîne créations et duos originaux depuis seize ans. La semaine dernière, ils étaient tous les deux à la Fondation Louis Jeantet à Genève, pour un spectacle-conférence consacré à l’épilepsie (voir l’encadré ci-contre). Les plaintes et réflexions de Dostoïevski, Flaubert et Van Gogh sur leur maladie, accompagnées des orages de Beethoven et des feux de Falla: la salle frissonne. Mais qu’est-ce qui fait courir François-René Duchâble?

L’histoire est connue. En 2003, le pianiste avait créé un choc dans le petit monde feutré de la musique classique en annonçant qu’après trente ans de carrière internationale et 1748 concerts et récitals qui l’avaient mené de New York à Salzbourg en passant par Berlin ou Lucerne, lui, repéré par Rubinstein, encouragé par Karajan, avait décidé de tout plaquer. Il avait ensuite fait déposer un piano dans un lac du Mercantour, avait brûlé son costume de scène et s’était répandu dans les médias, toujours avides de spectaculaire, sur l’atmosphère étouffante de son milieu professionnel, et son côté élitiste qu’il ne supportait plus. Mais la radicalité de sa démarche avait suscité alors surtout incompréhension et sarcasmes.

Replonger un piano dans l’eau

Où en est-il aujourd’hui? On le retrouve après le spectacle en grande conversation avec un spectateur, très en verve. «J’ai été mal compris, dit-il, on m’a reproché par exemple de ne pas avoir donné le piano plutôt que de l’immerger – mais je voulais nettoyer l’instrument de mes mensonges, et il n’était plus en état de marche! L’année prochaine, pour les 10 ans de ma libération, je vais confirmer mon geste qui a été le geste le plus pur du monde, en replongeant un piano dans l’eau. On m’a volé trente ans de ma vie, les artistes ne jouent que pour un petit club de connaisseurs, les répétitions sont ennuyeuses, beaucoup de musiciens sont névrosés voire autistes, on a toujours l’impression de passer un examen…»

Pas de doute, l’analyse est toujours aussi sévère, et le tee-shirt à la gloire du morceau en forme de poire de Satie, qui a remplacé la chemise rouge du concert, est là pour faire la nique aux queues-de-pie et autres habits de soirée, «tenues d’enterrement». Mais le pianiste rebelle semble désormais plus apaisé et réconcilié avec sa vie. Il joue sur les marchés (avec son pianocipède, un vélo surmonté d’un clavier numérique), dans les hôpitaux, les prisons, pour les enfants, et ses duos avec Alain Carré qui pouvaient désarçonner au début sont très demandés: les deux amis ont même pénétré l’antre de La Roque d’Anthéron pour la première fois cet été.

Pour la première fois aussi depuis dix ans, il a réenregistré en studio (pour le disque Mélodies d’après Verlaine paru sous le label Timpani, consacré au compositeur français Charles Bordes avec Sophie-Marin Degor et Jean-Sébastien Bou). Il se donne encore quelques années pour trouver un nouvel amour, envisage sinon d’entrer dans une communauté s’occupant de handicapés. Tout en continuant à jouer, bien sûr. Ce parcours singulier est-il celui d’un doux-dingue, d’un sage? «On a besoin d’artistes qui rayonnent», dit-il. Vœu exaucé, à voir le ravissement des spectateurs l’autre mardi.

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