«Mon vrai métier, c'est ça», explique-t-elle en évoquant les «livres-objets» qui forment le corps de Juke-Box. Hasard du calendrier, l'ouverture de l'installation sonore que Françoiz Breut présente à l'Espace Frédéric Sanchez à Paris coïncide, à quelques jours près, avec le passage de la Française au Festival Voix de Fête, qui se tient à Genève jusqu'au 11 février. Sans la rencontre avec le chef de file de la chanson minimaliste en France, Dominique A, Françoiz Breut (avec un «z» pour faire joli) n'aurait sans doute jamais enregistré le moindre refrain. Même si elle a toujours chanté, «dans la cuisine ou sous la douche», sa voie, c'est d'abord le dessin et l'illustration. Diplômée de l'Ecole des beaux-arts de Nantes, auteur de livres pour enfants, adoptée par le branché Aden (elle signe des unes pour l'agenda culturel du Monde), la fille du «Twenty-two bar» vient pourtant de livrer un second album captivant.

Hésitant entre le givre et le soleil, mariant minimalisme désespéré et respirations angéliques, Vingt à trente mille jours trouve son bonheur sur les ruines d'une belle histoire. Autrefois mentor, complice et compagnon, Dominique A a pris quelques distances. S'il reste l'allié le plus fidèle, sa mainmise est moins absolue que sur le monocolore opus précédent. «Pour Vingt à trente mille jours, on – décidément, chez Françoiz Breut l'usage du je n'est pas inné – a eu plus de temps à disposition. Pour le premier, on avait travaillé un peu en huis clos, avec Dominique. Je m'étais laissé guider. Et même si Dominique reste très présent sur cet album, j'ai dû faire davantage de choix et je me suis aperçue que je pouvais prendre plus de contrôle sur les opérations.» Intervenant sur une bonne moitié des titres, Dominique A impose donc sa patte, mais sans phagocyter l'ensemble. Autour de lui, une escouade de mercenaires triés sur le volet.

«Je n'écris pas, je ne sais jouer d'aucun instrument. Faire un album toute seule, ce sera peut-être possible dans quarante ans, mais pour l'instant je suis obligée de m'entourer pour combler mes lacunes.» Modeste et lucide, la demoiselle de Cherbourg semble aussi avoir le talent des rencontres. Et non des moindres. Au générique de Vingt à trente mille jours, on rencontre ainsi la fine fleur de la France musicale (Jérôme Minière, Philippe Poirier, de Kat Onoma, Pierre Bondu, Yann Tiersen, Philippe Katerine, un Little Rabbit, un Autour de Lucie), mais aussi quelques renforts venus d'outre-Atlantique. A commencer par Joey Burns (Calexico, OP8, Giant Sand), qui prête sa voix pour une reprise de «La chanson d'Hélène» empruntée à la BO des Choses de la vie.

«Pour la plupart, ce sont des gens avec qui j'avais déjà travaillé et qui d'une manière ou d'une autre étaient des proches. Philippe Poirier est le seul que je ne connaissais pas. Je l'ai contacté parce que je trouvais son dernier album irréprochable. Et il a accepté. Comme les autres d'ailleurs. Dans le milieu du rock indépendant, tout le monde bricole un peu dans son petit coin. D'où l'intérêt de tenter une approche différente.» L'œuvre d'une bande de copains en somme, que Françoiz Breut a laissés très libres: «Dans la plupart des cas, je n'ai pas donné d'indication. A Jérôme Minière, par exemple, j'ai simplement envoyé deux compilations de ce que j'écoute en ce moment. Et il s'est débrouillé avec ça.»

Assemblage hétérogène de mots écrits par d'autres, Vingt à trente mille jours ne manque pourtant pas de cohérence. Plutôt douloureux, mélancolique et sentimental, il trace le tableau d'une rupture. Une toile collective qui esquisse sans haine ni regrets l'histoire fantasmée d'une déchirure intime. «Il y a une part de choix là-dedans. J'ai retenu les titres qui me touchaient le plus à ce moment-là, que ce soit par rapport à ce que j'ai vécu ou pas. La cohérence, c'est aussi l'enregistrement, qui a été fait en équipe. Avant d'entrer en studio, Dominique et moi avons décortiqué les titres reçus, puis on les a répétés avec un groupe, pour éviter que l'ensemble soit trop hétérogène, qu'on ait l'impression d'un album décousu.»

Reste cependant un défi que Françoiz Breut – déjà adulée dans certains milieux américains comme une nouvelle Françoise Hardy – ne se sent pas encore prête à relever. «Je ne m'y suis pas remise depuis un moment, mais si je rencontre quelqu'un qui me pousse vraiment à écrire, j'arriverai peut-être à faire le pas. Pour l'instant, je ne suis pas sûre d'avoir le courage nécessaire pour plonger ainsi en moi, à la recherche de choses que je ne soupçonne pas.»

Françoiz Breut, en concert le 10 février au Casino Théâtre (rue de Carouge, 42). Loc Billetel ou Fnac. Rens.: 022/343 49 98.

Juke Box, installation sonore de Françoiz Breut. Espace Frédéric Sanchez, 5, rue Sainte-Anastase, Paris IIIe. tél. 0331/44 54 89 54.

Jusqu'au 24 février.