Festival d’Avignon

Frank Castorf, un incendiaire au chevet de Molière

Titan du théâtre européen, l’artiste entraîne Jeanne Balibar et ses camarades de la Volksbühne de Berlin dans une cavale affolante, aux basques de Molière. Cinq heures d’étreintes et de baisers fielleux. Chronique d’une équipée déraisonnable

Le coeur ensanglanté d’un Molière efflanqué, abattu comme un chien – l’incandescent Alexander Scheer. La langue libidineuse d’un Roi Soleil culbutant, mais oui, l’archevêque de Paris en sa soutane. Le rugissement de Madeleine Béjart, épouse bafouée, mais toujours amoureuse de son Molière, en bikini mauve comme au Moulin Rouge – Jeanne Balibar, sylphide baudelairienne, estomaquante de liberté.

Des athlètes de la scène

Le gong vient de sonner. Le Roman de Monsieur de Molière, d’après ce satané Mikhaïl Boulgakov, s’achève à la seconde, dans la halle vaste comme un terrain de football du Parc des Expositions d’Avignon. Pendant cinq heures et demie, on a essuyé les rafales, à bout de souffle parfois dans le sillage affolant des extraordinaires acteurs de la Volksbühne de Berlin. On a été secoué. On est à présent électrisé.

Le spectre de Staline

Car telle est la puissance du geste du Berlinois Frank Castorf, ce capitaine-tempête qui à 66 ans déchaîne les vagues comme dans le Berlin-Est de sa jeunesse: il vous lâche dans l’océan de sa fiction; si vous parvenez à nager avec ses comédiens, le rivage tiendra toutes ses promesses. Mais quelle est cette histoire jouée en allemand – surtitré – par la bande de la Volksbühne, cette maison qui, pour des générations, fut celle de Frank Castorf, avant que les autorités ne le prient de céder son fauteuil?

C’est le roman des acteurs. Leurs vanités sur un bûcher. Leurs lâchetés face au pouvoir, celui de l’argent, celui du parti ou de la religion. Leur courage, par intermittence. Leur sursaut quand le tocsin grêle. C’est cette fureur – de survivre ou de ne pas crever – ces débâcles minuscules, ce dégoût de soi sous la botte du souverain que Frank Castorf libère. Jean-Baptiste Poquelin est son tonton flingueur, son double en ambiguïté par-dessus les siècles, comme il l’était déjà pour Mikhaïl Boulgakov en 1932, au pays de Staline.

Molière, ce tonton flingueur

Si Boulgakov, 40 ans en 1932 et des textes en souffrance plein les tiroirs, s’agrippe à Molière, ce n’est pas seulement parce que le théâtre est son gagne-pain et sa passion – il a écrit trois ans auparavant La Cabale des dévots, pièce où l’auteur de Tartuffe subit le harcèlement de la Compagnie du Saint-Sacrement. Ou parce que Maxime Gorki, cette idole soviétique, lui commande une biographie. C’est aussi parce que Molière est un masque, un trompe-l’œil, un stratagème pour évoquer le Grand Siècle et les petits arrangements de chacun avec le prince, qu’il s’appelle Louis XIV ou Staline. Boulgakov nous donne aussi de ses nouvelles.

Le film des turpitudes tourné en direct

Frank Castorf n’a jamais pratiqué autrement. Son art de jouer implique le feuilleté. Il superpose Die Kabale der Scheinheiligen et Das Leben des Herrns de Molière – la pièce et la biographie. Il y injecte cent fragments, les aveux de Phèdre selon Jean Racine, la panique d’Harpagon dévalisé, une lettre bouleversante de Vsevolod Meyerhold, cet artiste soviétique qui a failli révolutionner le théâtre avant d’être brisé par les apôtres du réalisme socialiste. Et puis il y a tous ces apartés sur la vie de la troupe – celle qui est devant vous – sur sa façon de travailler, de s’aimer, de ne plus se supporter.

Molière est un rayon X. Il vous met à nu. Dans l’enceinte colossale plongée dans la pénombre, une messagère rauque annonce la naissance de Jean-Baptiste Poquelin. Il sera bientôt là, rongé par le désir, avide de tout, de succès, des bras innocents d’Armande Béjart (la fille de son épouse Madeleine, qu’elle fait passer pour sa soeur), des faveurs de Louis XIV. Ce Molière a des bigots aux trousses – et des cameramen –, une Madeleine sur les bras, un jeune protégé encore qui le trahira plus tard.

Cette virevolte exaspérée se joue souvent à l’abri d’un pavillon en toile, filmée de près – l’action est ainsi projetée sur un écran, à main gauche. Plus on avance, plus la catastrophe se précise. Un coup de feu et c’est Molière qu’on assassine. C’est le grand jeu du pouvoir qui s’étale ainsi. A un moment, Alexander Scheer, Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin et leurs camarades parodient Frank Castorf lui-même. «En tant qu’acteurs, vous devriez considérer le spectacle comme des Jeux Olympiques et je ne vois que des athlètes de ligue départementale.»

La part obscène de l’art

Les princes sucent la moelle des artistes et il arrive que ce soit réciproque. Mais leur pacte est obscène, jonché de compromissions. Devant une extravagante roulotte à étages – diligence, bateau et loge à la fois – un clown saturnien en pyjama raconte la chute de Meyerlhold, à la fin des années 1930. C’est Boulgakov qui parle, qui raconte comment le vieux maître tant admiré a défendu ses idées devant un parterre de collègues: «En desservant le formalisme, vous avez tué le théâtre.» Peu après, il est arrêté et déporté.


Frank Castorf et son équipage sont sur cette crête: ils fouillent la face putride du métier, c’est dire aussi s’ils ne s’épargnent pas. L’artiste s’est vu contraint de quitter la Volksbühne, après vingt-cinq ans de fracas et de lumière. Qu’importe: il laisse derrière lui bâtons de dynamite et vodka. Le désenchantement peut être explosif.


Le Roman de Monsieur de Molière, Festival d’Avignon, Parc des Expositions, 17h, jusqu’au 13 juillet; Festival d’Avignon

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